Appren­tissage et médiation ensei­gnante en sciences et en information-​​documentation

Denise Orange Ravachol

RESUME
Une approche ensei­gnante très éloignée du cours magistral ! Article de Denise Orange Ravachol, extrait du Médiadoc n°7 : "Apprendre l’info-doc : quelle médiation ?" – Décembre 2011

Appren­tissage et médiation ensei­gnante en sciences et en information-​​documentation

Denise Orange Ravachol

Denise Orange Ravachol, maître de confé­rence en Sciences de l’éducation spé­cia­liste de la didac­tique des sciences, tra­vaille avec des pro­fes­seurs docu­men­ta­listes sur la conception de situations-​​problèmes en information-​​documentation.


De l’école au lycée, le renou­vel­lement des pro­grammes d’enseignement donne une place accrue aux tâches dis­ci­pli­naires com­plexes, aux pro­blé­ma­tiques inter­dis­ci­pli­naires et aux travaux en auto­nomie. Un tel contexte oblige à repenser les condi­tions de pos­si­bilité des appren­tis­sages de l’élève quand le système didac­tique « Élève, Pro­fesseur, Savoir » est modifié dans la consti­tution et l’articulation cri­tique de ses pôles : la classe n’est plus le seul espace de construction de savoirs ; les pro­blèmes tra­vaillés ne ren­voient pas de manière auto­ma­tique à des savoirs sta­bi­lisés ; les res­sources aux­quelles les élèves peuvent avoir accès sont devenues foi­son­nantes (Internet, etc.). A quelles condi­tions les ensei­gnants peuvent-​​ils tenir à la fois le caractère divergent des situa­tions pro­blèmes confiées aux élèves et leur néces­saire conver­gence vers un savoir partagé ? Quelles formes de pra­tiques peuvent-​​ils déve­lopper ? Notre com­mu­ni­cation s’empare de cette question sous l’angle d’apprentissages conjoints en sciences et en information-​​documentation.

Investigation et apprentissages scientifiques

Les textes ins­ti­tu­tionnels relatifs à l’enseignement des sciences et des mathé­ma­tiques pro­meuvent désormais l’engagement des élèves dans des démarches d’investigation qui contri­buent à l’appropriation et à la conso­li­dation d’un certain nombre de com­pé­tences et les forment à entrer dans des tâches ou des situa­tions com­plexes. A l’école et au collège, elles se déclinent en un ensemble de moments, au lycée en une suc­cession d’étapes (cf tableau 1). Il s’agit d’impliquer intel­lec­tuel­lement les élèves et de leur laisser une cer­taine marge de manœuvre dans le travail des pro­blèmes. L’idée est que ces pro­blèmes leur parlent, qu’ils puissent déve­lopper et confronter leurs concep­tions, qu’ils pro­posent des hypo­thèses, qu’ils les dis­cutent et les mettent à l’épreuve de l’empirie. Dans les dis­ci­plines scien­ti­fiques, le recours à l’investigation n’est certes pas nouveau, qu’il s’exerce au niveau des idées ou sur le réel :

  • Dans les années 70 et 80, des recherches INRP en didac­tique des sciences déve­loppent le modèle péda­go­gique par investigation-​​structuration. Elles pensent ainsi les acti­vités didac­tiques pour « aider les élèves à s’approprier du savoir et pas seulement à le recevoir » (Astolfi & Develay, 1989, p. 104). Pour cela, l’apprentissage doit être signi­fi­catif pour l’élève et il doit s’appuyer sur ses concep­tions. Ce faisant la fis­su­ration des concep­tions erronées, par la confron­tation au réel et lors de débat entre pairs, devient une condition d’accès à des savoirs scientifiques.
  • Plus récemment (deuxième moitié des années 90), le lan­cement de l’opération La Main à la Pâte stimule l’enseignement des sciences au travers d’une démarche péda­go­gique sou­tenue par dix prin­cipes, dont un précise qu’« au cours de leurs inves­ti­ga­tions, les enfants argu­mentent et rai­sonnent, mettent en commun et dis­cutent leurs idées et leurs résultats, construisent leurs connais­sances, une activité purement manuelle ne suf­fisant pas". [1]

Avec l’investigation, les démarches donnent une cer­taine marge d’action à l’élève, tant dans les pra­tiques expé­ri­men­tales que dans les pra­tiques lan­ga­gières, se démar­quant ainsi de la simple trans­mission des connais­sances. Ce modèle renou­velle néces­sai­rement les modes d’interventions. des pro­fes­seurs de sciences, au risque de pro­voquer de l’inquiétude. Car même si le pro­blème scien­ti­fique est rela­ti­vement bien iden­tifié, même si l’objectif de savoir forme un horizon incon­tes­table, la construction de ce savoir semble parée d’incertitudes et ouvrir sur la perte du contrôle des élèves. La question de l’ouverture des démarches à l’investigation des élèves devient pro­blé­ma­tique : à quel moment l’investigation prend-​​elle place ? Pour quels enjeux d’apprentissages ? Avec quelles pos­si­bi­lités de régu­la­tions et de contrôles ensei­gnants ? Cette question ne concerne pas seulement le pro­fesseur de sciences. Elle peut être celle du pro­fesseur docu­men­ta­liste qui col­labore avec lui, parce que le travail de cer­tains pro­blèmes oblige à des repé­rages et à des inves­ti­ga­tions docu­men­taires (pro­blèmes bio­lo­giques et géo­lo­giques pour les­quels l’expérimentation en classe est impos­sible, pro­blèmes com­plexes en lien avec l’Éducation au Déve­lop­pement Durable). Comment et à quelles condi­tions ces équipes d’enseignants peuvent-​​elle accom­pagner les élèves, sans éteindre leur impli­cation intel­lec­tuelle et tout en faisant de leurs pro­duc­tions plu­rielles des maté­riaux d’apprentissage ?

Tableau 1. Canevas d’une démarche d’investigation (école, collège, lycée)

La démarche d’investigation
École (moments) Collège (moments)Lycée (étapes)
Le choix d’une situation de départ L’acquisition et la struc­tu­ration de connaissances Une situation moti­vante sus­citant la curiosité
La for­mu­lation du ques­tion­nement des élèves L’appropriation du pro­blème par les élèves La for­mu­lation d’une pro­blé­ma­tique précise
L’élaboration des hypo­thèses et la conception de l’investigation à réa­liser pour les valider/invalider La for­mu­lation de conjec­tures, d’hypothèses expli­ca­tives, de pro­to­coles possibles L’énoncé d’hypothèses expli­ca­tives, La conception d’une stra­tégie pour éprouver ces hypo­thèses
L’investigation conduite par les élèves L’investigation ou la réso­lution du pro­blème conduite par les élèves La mise en œuvre du projet ainsi élaboré
L’échange argu­menté autour des pro­po­si­tions élaborées La confron­tation des résultats obtenus et des hypo­thèses
L’acquisition et la struc­tu­ration de connaissances L’acquisition et la struc­tu­ration de connaissances L’élaboration d’un savoir mémo­ri­sable
La mobi­li­sation des connaissances L’identification éven­tuelle de consé­quences pra­tiques de ce savoir

Caractérisation des savoirs scientifiques

Puisque les démarches d’investigation servent la construction de savoirs scien­ti­fiques, il nous faut dire l’approche que nous avons des savoirs et des démarches scien­ti­fiques, et ques­tionner en consé­quence les textes par les­quels ils se concrétisent.

Des savoirs explicatifs et apodictiques

  • En réfé­rence à Popper (1985) et à Jacob (1981), nous concevons que les savoirs scien­ti­fiques ont une signi­fi­cation parce qu’ils cherchent à expliquer le monde ou cer­tains de ses aspects. Ils ne se limitent aucu­nement à de la des­cription.
  • Dans le cadre ratio­na­liste où nous nous situons (Bachelard, 1938), nous admettons que les savoirs scien­ti­fiques existent en rupture avec la pensée commune et que leur construction relève d’une pro­blé­ma­ti­sation (Fabre & Orange, 1997).

La scien­ti­ficité des savoirs peut ainsi être direc­tement reliée à leur portée expli­cative et rai­sonnée. Il ne s’agit pas seulement de s’approprier la solution du pro­blème (« savoir que »), il faut aussi maî­triser ce qui fait qu’on en arrive à cette solution et pas à une autre, autrement dit « savoir pourquoi il ne peut pas en être autrement » (Reboul, 1992). Prenons un pro­blème de nutrition humaine : comment les ali­ments que l’on mange peuvent-​​ils per­mettre à tous les muscles du corps de se pro­curer de l’énergie ? Le savoir ne réside pas seulement dans le fait de savoir que les ali­ments sont trans­formés en nutri­ments, absorbés dans le sang au niveau de l’intestin puis dis­tribués dans tout le corps. Il doit porter aussi la construction de la nécessité de cette trans­for­mation, de ce tri et de cette dis­tri­bution. Il doit donc aussi contenir les raisons qui font qu’on en arrive à ces solu­tions et pas à d’autres. Une telle épaisseur des savoirs permet de les qua­lifier d’apodictiques (par oppo­sition à des savoirs asser­to­riques limités aux solu­tions des problèmes).

Des savoirs lourds de pratiques

La construction d’un savoir apo­dic­tique en classe de science renvoie à des aspects épis­té­mo­lo­gique, psy­cho­lo­gique et didac­tique. En effet, l’enseignant doit se repré­senter les carac­té­ris­tiques du savoir à faire construire, les obs­tacles épis­té­mo­lo­giques (Bachelard, 1938) freinant son élabo­ration, les dis­po­sitifs (y compris ses inter­ven­tions) per­mettant de les dépasser. Dans un tel contexte, les démarches d’investigation s’apparentent à des situa­tions pro­blèmes, avec ce qu’elles contiennent d’énigmatique pour les élèves et de pièges pré­parés pour qu’ils apprennent. Dans leur ten­tative de les carac­té­riser et de les typifier, des travaux devenus clas­siques four­nissent aux ensei­gnants des repères pour leur conduite. Nous reprenons ceux de Michel Fabre pour pour­suivre notre réflexion sur l’accompagnement des élèves par des ensei­gnants de sciences et d’information-documentation.

Michel Fabre rap­pelle que la situation pro­blème s’oppose à la péda­gogie de la réponse et aux péda­gogies du pro­blème (Meirieu, 1989) : d’un côté ce serait livrer trop vite aux élèves des expli­ca­tions abouties et trop cor­rec­tement agencées, de l’autre ce serait pro­poser aux élèves un pro­blème et une tâche sus­cep­tibles de les enrôler sans avoir la garantie qu’ils apprennent bien ce que l’on veut qu’ils apprennent (Fabre, 1999). A nous placer dans le cadre de la pro­blé­ma­ti­sation (tableau 2), nous ne pouvons pas envi­sager de nous départir de l’apodicticité du savoir visé ou perdre car­rément de vue ce savoir. Au contraire, il nous faut mettre les élèves dans des condi­tions leur per­mettant de véri­ta­blement tra­vailler le pro­blème et de passer d’une opinion à un savoir rai­sonné. L’enseignant a donc intérêt à se construire une repré­sen­tation du « terrain de jeu » du pro­blème et à anti­ciper l’espace des contraintes qu’il veut faire construire aux élèves (contraintes empi­riques et néces­sités fonc­tion­nelles aux­quelles sont assu­jetties les solutions).

Tableau 2. Plu­sieurs repré­sen­ta­tions de la situation pro­blème (d’après Fabre, 1999)

- Péda­gogie de la réponse Pédagogie du problème Pédagogie de la réso­lution de problème Pédagogie de la pro­blé­ma­ti­sation
Conception du savoir Propositionnel Fonctionnel Opérationnel Opérationnel
Conception de l’apprentissage Combler des manques Réussir Changer de représentation Passer d’une opinion à un savoir
Pro­cessus d’apprentissage Compréhension, intuition Tâtonnements, essais, erreurs Travail sur les représentations Travail sur les repré­sen­ta­tions
Conception de l’enseignement Transmettre Gérer des projets Gérer l’apprentissage Gérer l’apprentissage

Divergence – convergence des moments d’investigation

Dans l’espace de cette com­mu­ni­cation, il nous est dif­ficile de déve­lopper les res­sem­blances et les spé­ci­fi­cités des modes d’intervention des ensei­gnants de sciences et d’information-documentation dans l’accompagnement d’élèves engagés dans des situa­tions pro­blèmes. Mais nous pouvons pointer quelques vigi­lances com­munes pour entre­tenir le côté pro­fon­dément constructeur des temps d’investigation, avec ce qu’ils conjuguent de moments d’activités diver­gentes et convergentes.

Les moments d’activités diver­gentes sont des moments où les élèves sont sus­cep­tibles de pro­duire des réponses dif­fé­rentes (situation où l’enseignant demande aux élèves de déve­lopper leurs concep­tions, ou d’élaborer un pro­tocole expé­ri­mental, ou de se doter d’un corpus docu­men­taire pour une mise à l’épreuve d’hypothèses, etc.). Ils mettent à l’œuvre une logique de l’imagination et d’exploration des pos­sibles. Ils sont pro­pices à des échanges et à des débats dans le groupe, la classe, la com­mu­nauté élargie (analyse, com­pa­raison et cri­tique des dif­fé­rentes pro­po­si­tions) qui restreignent les pos­sibles et, dans le dérou­lement d’une séquence d’enseignement, ils doivent néces­sai­rement être suivis, à un moment ou à un autre, de situa­tions faisant converger vers un texte commun de savoir. Remar­quons qu’il ne s’agit pas de n’importe quelle conver­gence. Elle n’a rien à voir en effet avec un cas limite d’activité conver­gente, celui où la majorité des élèves produit l’attendu ou quelque chose de proche, parce que la situation ou le guidage ensei­gnant a été en per­ma­nence très fort. C’est notamment le cas des fiches d’activités. Les élèves sont cana­lisés et il ne reste plus qu’à faire une véri­fi­cation de ce qu’à peu près tous obtiennent. On est sur une logique du vrai et du faux.

Sans sous-​​estimer la dif­fi­culté de penser les acti­vités diver­gentes et conver­gentes et le passage des pre­mières aux secondes, il nous semble que le fonc­tion­nement du couple qu’elles forment donne à voir le dyna­misme des appren­tis­sages au sein d’une situation pro­blème visant la construction de savoirs apo­dic­tiques. Dans une telle confi­gu­ration, les ensei­gnants de sciences et d’information-documentation, peuvent jouer plei­nement des rôles de tuteurs et de média­teurs, « d’une part, entre le « monde » des connais­sances et des pra­tiques scien­ti­fiques et, d’autre part, les élèves » (Dumas-​​Carré & Weil-​​Barais, 1998), avec le souci de per­mettre des chan­ge­ments cog­nitifs (appro­priation de cer­tains types de pro­blèmes et de rai­son­ne­ments, mise en fonc­tion­nement de modèles expli­catifs, ouverture vers des sys­tèmes de repré­sen­ta­tions sym­bo­liques) et à la condition de ne pas sté­réo­typer ce couple et ce qu’il produit (pro­blèmes par­tagés par la classe, solu­tions aux pro­blèmes, etc.). La figure 1 pourrait repré­senter l’ensemble d’une situation pro­blème sous cet angle. Il serait inté­ressant d’analyser des cas de col­la­bo­ration entre pro­fesseur docu­men­ta­liste et ensei­gnant de sciences selon ce schéma en y repérant leurs inter­ven­tions respectives.

Figure 1. Situation pro­blème et le couple « activité diver­gente et activité convergente »

PNG - 79.9 ko

Denise Orange Ravachol Maître de confé­rence HDR en sciences de l’éducation (didac­tique des SVT) IUFM des Pays de la Loire - Uni­versité de Nantes

Bibliographie

Astolfi J.-P., Develay M. La didactique des sciences. PUF1989

Bachelard G. La formation de l’esprit scientifique. Vrin, 1938

Dumas-​​Carré A., Weil-​​Barais A. Médiation et tutelle dans l’éducation scien­ti­fique. Peter Lang,1998

Fabre M. Situations-​​problèmes et savoir scolaire. PUF1999

Fabre M., Orange C. « Construction des pro­blèmes et fran­chis­se­ments d’obstacles. » ASTER, 24, 37-​​57, 1997. Disp. sur : http://​www​.inrp​.fr/​e​d​i​t​i​o​n​-​e​l​e​ctron… , consulté le 10 novembre 2011

Jacob F. Le jeu des possibles. Fayard, 1981

Meirieu P. Apprendre, oui, mais comment ? ESF1989

Popper K. Conjectures et réfutations. Payot, 1985 (édition originale, 1963)

Reboul O. Les valeurs de l’éducation. PUF1992

Denise Orange Ravachol Maître de confé­rence HDR en sciences de l’éducation (didac­tique des SVT) IUFM des Pays de la Loire - Uni­versité de Nantes


Notes

[1] Site de la Main à la Pâte, http://​www​.lamap​.fr/2007

Documents joints
apprentissage-​​mediation

Lire aussi