Apprentissages et enseignement

André Tricot

RESUME
Cet article a pour objectif de faire le point sur les concep­tions actuelles des appren­tis­sages et de leur lien avec l’enseignement. Texte d’André Tricot, extrait du Médiadoc n°7 : "Apprendre l’info-doc : quelle médiation ?" – Décembre 2011

Apprentissages et enseignement

André Tricot

Cet article a pour objectif de faire le point sur les concep­tions actuelles des appren­tis­sages et de leur lien avec l’enseignement. En faisant ainsi le point, j’espère contribuer, très modes­tement, à la réflexion sur l’enseignement de l’information-documentation. Dans une pre­mière partie, je tente de définir ce qu’est l’apprentissage, à quoi il sert et comment il fonc­tionne. Dans la seconde partie, j’essaie de carac­té­riser plus pré­ci­sément les appren­tis­sages par ensei­gnement. Enfin, la der­nière partie de l’article propose d’envisager les trois ten­ta­tions que va subir, ou que subit déjà, l’enseignement de l’information-documentation, espérant que chacun-​​e puisse ainsi choisir librement à quelle ten­tation il ou elle choisit de céder.

Cet article a été rédigé lorsque que j’étais visiting pro­fessor à la School of Edu­cation, Uni­versity of New South Wales à Sydney. Je remercie cette ins­ti­tution pour son accueil et le soutien apporté pendant ce séjour.


Qu’est-ce qu’apprendre ?

À quoi ça sert ?

Apprendre, dans un sens général, cor­respond pour la plupart des espèces ani­males, à l’adaptation des indi­vidus à leur envi­ron­nement. Apprendre, c’est changer au cours de sa vie pour s’adapter à son envi­ron­nement. L’enfance est la période prin­cipale de cette adap­tation, et les indi­vidus s’adaptent aux chan­ge­ments de leur envi­ron­nement tout au long de leur vie. Pour les humains, l’environnement est essen­tiel­lement phy­sique, vivant, social (ou culturel), affectif et tech­no­lo­gique. Ce qui est élaboré par l’individu au cours de cette adap­tation relève soit des connais­sances, soit des sou­venirs. Dans cet article, je ne trai­terai que des connaissances.

Comment ça marche ?

Le pro­cessus d’apprentissage qui cor­respond à cette fonction adap­tative, souvent désigné par le terme d’apprentissage implicite, consiste en la détection incons­ciente et invo­lon­taire de régu­la­rités dans notre envi­ron­nement. Ce pro­cessus peut être passif (on apprend sans rien faire) ou actif (on apprend en faisant quelque chose). Chez les humains, et nous par­ta­geons en partie cela avec cer­tains animaux sociaux, le pro­cessus actif est prin­ci­pa­lement mis en œuvre à travers les acti­vités d’exploration de l’environnement, de rela­tions sociales (notamment d’imitation) et, à l’intersection des deux pré­cé­dentes, des acti­vités de jeux.

Dans le domaine culturel par exemple, nous apprenons de façon passive cer­taines carac­té­ris­tiques pho­no­lo­giques de notre langue mater­nelle, comme l’accent de mot (e.g. les bébés sont capables dès 7 mois, avant même de parler donc, de dis­tinguer un mot de leur langue mater­nelle avec un accent cor­rec­tement placé, d’un mot avec un accent incor­rec­tement placé ; Curtin et al., 2005). Nous apprenons de façon active la poli­tesse, par exemple (i.e. nous nous trompons, nous recevons des retours négatifs, nous essayons encore). Les connais­sances que nous élaborons de cette manière sont très diverses, elles peuvent être des concepts, des faits, des savoir-​​faire, des stra­tégies ou des auto­ma­tismes. Ces appren­tis­sages adap­tatifs ont les avan­tages et les incon­vé­nients de l’adaptation :

  • Ils sont sys­té­ma­tiques, non coûteux, ne néces­sitent ni moti­vation, ni effort, ni ensei­gnement. Ils se déroulent donc aussi bien dans les sociétés avec école que sans école.
  • Ils ne per­mettent d’apprendre que ce qui est adap­tatif, c’est-à-dire ce qui est fré­quemment présent dans l’environnement, ce qui permet d’agir et de com­prendre dans ses acti­vités quotidiennes.

Geary (2008) et Sweller (2007) ont insisté sur le fait que ces appren­tis­sages adap­tatifs non coûteux concer­naient ce qu’ils appellent les connais­sances pri­maires, c’est-à-dire les connais­sances pré­sentes dans l’espèce humaine depuis plus de 200 000 ans : le langage oral, les rela­tions sociales, la recon­nais­sance des visages, la connais­sance naïve du monde phy­sique et vivant, etc. Selon eux, notre cerveau aurait évolué pour que nous soyons capables, par un simple pro­cessus d’adaptation, de déve­lopper ces connais­sances. C’est bien un pro­cessus stric­tement adap­tatif : nous apprenons non pas le langage oral en général mais la langue orale que l’on parle autour de nous, la poli­tesse pra­tiquée au sein de notre groupe social, les visages qui nous sont fami­liers, etc. Geary et Sweller opposent ces connais­sances aux connais­sances secon­daires (i.e. apparues récemment chez l’espèce humaine, comme la langue écrite, les mathé­ma­tiques, la phi­lo­sophie), pour les­quelles notre cerveau n’aurait pas évolué pour per­mettre la mise en œuvre d’un pro­cessus d’adaptation-imprégnation.

Suite à la thèse de Boubée (2007 ; Boubée & Tricot, 2011) dans le domaine docu­men­taire et aux nom­breux travaux sur les appren­tis­sages pro­fes­sionnels, j’ai récemment proposé (Tricot, sous presse) que ces appren­tis­sages adap­tatifs concernent aussi des connais­sances secon­daires. Cependant, quand ces appren­tis­sages adap­tatifs concernent des connais­sances secon­daires, ils sont coûteux : ils néces­sitent du temps et une pra­tique très régu­lière. Je veux dire par là qu’il n’est pas néces­saire d’aller à l’école pour devenir très per­formant avec sa console de jeux, mais qu’il est néces­saire d’y jouer de façon vraiment assidue. Ces appren­tis­sages adap­tatifs ne sont pas for­cément réin­vestis à l’école, car les tâches sco­laires et les appren­tis­sages sco­laires ont des carac­té­ris­tiques pré­cises, que je vais pré­senter main­tenant, et qui peuvent être incom­pa­tibles avec ces appren­tis­sages adap­tatifs. Je ne dis rien d’autre que ce que tous les ensei­gnants savent : les connais­sances acquises à l’extérieur de l’école peuvent être des pré­cur­seurs (i.e. des faci­li­ta­teurs, voire des bases néces­saires) mais aussi des obs­tacles, aux appren­tis­sages scolaires.

Caractéristiques des apprentissages par enseignement

À quoi sert l’école ?

Les appren­tis­sages adap­tatifs sont très limités quand ils concernent les connais­sances pri­maires : ils ne per­mettent d’apprendre que ce qui est direc­tement utile et très ancien. Ils sont extrê­mement coûteux quand ils concernent les connais­sances secon­daires. Par exemple, apprendre un métier par le com­pa­gnonnage se fait souvent très bien, mais c’est extrê­mement long, et cela « coûte » un maître pour un élève. La plupart des sociétés fondées sur l’ouverture cultu­relle, la décou­verte scien­ti­fique et l’innovation tech­no­lo­gique sont donc obligées de créer des écoles pour que leurs enfants n’apprennent pas uni­quement ce qui leur est utile quo­ti­dien­nement et que savent déjà leurs parents, mais ce qui leur sera utile pour devenir des citoyens libres et res­pon­sables, des pro­fes­sionnels, des savants. À leur tour ils génè­reront de nou­velles connais­sances qui ren­dront plus néces­saire l’école à la pro­chaine géné­ration. L’école sert donc à com­penser les limites liées à la dyna­mique adap­tative des apprentissages.

Si l’on admet ce que je viens d’écrire, alors on admet pro­ba­blement :

  • que l’école est néces­sai­rement dans une dyna­mique infla­tion­niste : il faudra tou­jours plus d’école ou une école plus efficace ;
  • que les modèles « un ensei­gnant pour un élève » (e.g. le homes­chooling aux Etats-​​Unis, le com­pa­gnonnage chez nous) seront tou­jours mar­ginaux car ils sont démo­gra­phi­quement et écono­mi­quement incom­pa­tibles avec les sociétés de l’ouverture cultu­relle, de la décou­verte scien­ti­fique et de l’innovation technologique.

Concernant des connais­sances secon­daires, l’école est confrontée à des pro­cessus d’apprentissage qui, par défi­nition, ne sont pas adap­tatifs. Apprendre à l’école implique la mise en œuvre d’apprentissages coûteux, qui néces­sitent des efforts, du travail, du temps, de la moti­vation, alors que, tou­jours par défi­nition, ces appren­tis­sages n’ont pas d’utilité immédiate.

Bien entendu, la défi­nition des connais­sances sco­laires au sein d’une société est l’objet de ten­sions, d’oppositions, voire, plus rarement, de débats démo­cra­tiques publics. Pour ali­menter ou au contraire confisquer ces débats, chaque société produit des ins­ti­tu­tions dont la fonction est de légi­timer telle ou telle connais­sance pour qu’elle soit enseignée, i.e. lui donner le statut de savoir sco­laire. Le prin­cipal débat oppose géné­ra­lement ceux qui fondent la légi­timité du savoir sur l’histoire de celui-​​ci, sa validité scien­ti­fique et ceux pour qui la légi­timité cor­respond plus direc­tement à l’utilité pour le futur citoyen ou pro­fes­sionnel. Et comme l’a très bien montré Bourdieu, cer­taines connais­sances pri­maires à l’œuvre dans un groupe social sont parfois uti­lisées comme cri­tères d’évaluation ou de sélection… mais bien peu enseignées.

Processus d’apprentissage par enseignement

Pour l’essentiel, les appren­tis­sages sco­laires sont fondés sur un principe de ratio­nalité, c’est-à-dire sur le fait que l’on met en œuvre un moyen (une tâche sco­laire) pour atteindre un but (l’apprentissage d’une connais­sance scolaire).

Les prin­ci­pales tâches sco­laires sont :

  • l’étude : écouter un cours, lire un texte, traiter un document, étudier un cas ;
  • la réso­lution de pro­blèmes : mal définis, ouverts ou déjà résolus, mais aussi exer­cices, tâches de diag­nostic et de détection d’erreurs, et les démarches d’investigation ;
  • la recherche d’information ou recherche docu­men­taire ;
  • le dia­logue : de co-​​élaboration, d’aide ou de ques­tion­nement ;
  • la pro­duction : d’un document, d’un texte, d’un objet, d’une œuvre ;

Les prin­ci­pales connais­sances sco­laires peuvent être décrites selon qu’elles sont décla­ra­tives (elles concernent des états, des rela­tions, des situa­tions) ou pro­cé­du­rales (elles concernent des actions), et selon qu’elles sont géné­rales (avec un grand domaine de validité) ou spé­ci­fiques (avec un domaine de validité res­treint). On peut ainsi distinguer :

  • le concept : une connais­sance décla­rative générale, loi, principe, théorème. Le pro­cessus d’apprentissage cor­res­pondant à cette connais­sance est la concep­tua­li­sation.
  • la connais­sance spé­ci­fique : une connais­sance décla­rative par­ti­cu­lière d’un fait, d’une situation, d’un état ponctuel du monde, etc. Le pro­cessus d’apprentissage cor­res­pondant est la com­pré­hension.
  • la trace lit­térale : une connais­sance décla­rative qui cor­respond exac­tement, lit­té­ra­lement, à la connais­sance apprise. Le pro­cessus d’apprentissage cor­res­pondant est la mémo­ri­sation lit­térale (appren­tissage par cœur).
  • la stra­tégie : une pro­cédure, suite d’actions phy­siques et/​ou d’opérations men­tales, qui peut être valable et trans­fé­rable dans des contextes dif­fé­rents d’un domaine de connais­sances (c’est alors une méthode) ou au contraire par­ti­cu­lière à un domaine précis, voire à une situation (c’est alors un savoir-​​faire). Le pro­cessus d’apprentissage cor­res­pondant est la pro­cé­du­ra­li­sation.
  • l’automatisme : une pro­cédure par­ti­cu­lière dont le déclen­chement est irré­pres­sible et ne peut être inter­rompu. La mise en œuvre d’un auto­ma­tisme ne nécessite pas d’attention. Le pro­cessus d’apprentissage cor­res­pondant est l’automatisation.

Une carac­té­ris­tique impor­tante de ces connais­sances est qu’elles peuvent être « étanches » les unes par rapport aux autres : je peux connaître telle défi­nition par cœur mais ne pas la com­prendre ; com­prendre telle loi mais ne pas savoir la mettre en œuvre, etc.

À l’école, les pro­cessus d’apprentissage sont censés être mis en œuvre au cours de la réa­li­sation des tâches pour per­mettre l’élaboration des connais­sances visées. Le génie des ensei­gnants réside dans la recherche de cette ratio­nalité : concevoir les tâches adé­quates et fai­sables pour que les élèves mettent en œuvre les pro­cessus qui leur per­met­tront d’élaborer les connais­sances visées. Par exemple, quand un-​​e enseignant-​​e veut que ses élèves acquièrent un auto­ma­tisme, il ou elle va uti­liser des exer­cices répétés. Quand il ou elle sou­haite que ses élèves com­prennent une situation, les exer­cices répétés ne seront pas uti­lisés. En revanche, c’est sans doute une expli­cation claire, un chan­gement de pers­pective, un bon exemple et une illus­tration qui seront uti­lisés. Le génie péda­go­gique réside aussi dans la recherche de moyens de combler le déficit d’utilité perçue a priori, qui carac­térise les connais­sances scolaires.

Conséquences dans le domaine de l’information-documentation

Le domaine de l’information-documentation est par­ti­cu­liè­rement pas­sionnant puisque nous vivons une période où ses savoirs sco­laires n’ont pas été com­plè­tement ins­ti­tu­tion­na­lisés, où l’enseignement n’a pas été com­plè­tement déve­loppé, ni même été com­plè­tement défini, mais où l’utilité sociale, citoyenne et pro­fes­sion­nelle des connais­sances info-​​documentaires peut être qua­lifiée d’extrêmement élevée. En outre, le domaine de l’information-documentation concernant la vie quo­ti­dienne des enfants et des ado­les­cents, ces der­niers réa­lisent, hors de l’école, des appren­tis­sages impor­tants. Dans cette der­nière partie, je propose d’utiliser le passé des autres dis­ci­plines pour envi­sager les trois ten­ta­tions de l’enseignement de l’information-documentation.

Première tentation : imiter les apprentissages adaptatifs

La pre­mière ten­tation est « natu­ra­liste » : elle consiste à fonder les appren­tis­sages sco­laires sur les appren­tis­sages adap­tatifs actifs, à tenter de les imiter le plus pos­sible. Concrè­tement, cela cor­respond aux approches qui pri­vi­lé­gient les appren­tis­sages par explo­ration, par décou­verte, par les rela­tions sociales (e.g. le travail de groupe) ou par le jeu. Pour Geary (2008), ces acti­vités étant par­ti­cu­liè­rement por­teuses pour les appren­tis­sages, nous aurions évolué pour qu’elles nous paraissent par­ti­cu­liè­rement plai­santes et non-​​coûteuses. Autrement dit ces approches « natu­ra­listes » des appren­tis­sages sco­laires uti­lisent non seulement la puis­sance des appren­tis­sages adap­tatifs, mais le plaisir que nous avons à réa­liser ces activités.

Cette approche paraît tout aussi natu­relle dans le domaine des appren­tis­sages pro­fes­sionnels. On conçoit des dis­po­sitifs de for­mation qui sont les plus proches pos­sible du contexte pro­fes­sionnel, avec des tâches d’apprentissage qui sont une simple trans­po­sition des tâches pro­fes­sion­nelles. Là encore, outre le bénéfice lié à la proximité, il y a le bénéfice moti­va­tionnel, lié à l’utilité perçue, qui peut être très élevée avec ces approches.

À l’intersection entre ces deux ver­sants de l’approche « natu­ra­liste » des appren­tis­sages par ensei­gnement, on peut situer, notamment dans l’enseignement des sciences, le courant qui consiste à fonder l’enseignement sur l’imitation de l’activité du scien­ti­fique pro­fes­sionnel (e.g. La main à la pâte). De la même manière, en information-​​documentation, la ten­tation peut être forte de fonder l’enseignement sur la réa­li­sation de tâches docu­men­taires pro­fes­sion­nelles réalistes.

Si cette ten­tation natu­ra­liste est bien sédui­sante, elle se heurte à deux obs­tacles :

  • un obs­tacle épis­té­mo­lo­gique : cette approche est tout sim­plement une erreur, elle confond le pro­cessus d’élaboration des connais­sances par l’espèce humaine et celui par l’individu humain, elle confond surtout le résultat de l’apprentissage (la connais­sance), la tâche d’apprentissage et le pro­cessus d’apprentissage ;
  • un obs­tacle prag­ma­tique : cette approche est souvent coû­teuse, elle est surtout efficace avec les élèves les plus avancés (Kir­schner et al., 2006), elle ne résout que super­fi­ciel­lement le déficit d’utilité perçue (Bautier & Rayou, 2009).

Deuxième tentation : assumer les apprentissages scolaires

La seconde ten­tation consiste à assumer le fait que les appren­tis­sages sco­laires concernent des savoirs, qu’ils sont fondés sur la réa­li­sation de tâches sco­laires souvent com­plè­tement arti­fi­cielles. Le travail de l’enseignement devrait être centré sur la réponse à des ques­tions cen­trales : quel est le savoir à enseigner ? quelle tâche permet d’élaborer la connais­sance cor­res­pon­dante ? quel temps ? quel lieu ? quels sup­ports ? comment mettre en œuvre cette tâche et réguler sa réa­li­sation ? comment évaluer que l’apprentissage visé a été réussi ?

Cette seconde ten­tation est elle aussi extrê­mement sédui­sante. Elle assume l’école pour ce qu’elle est et les savoirs pour ce qu’ils sont. Cependant, là encore, deux obs­tacles se pré­sentent :

  • un obs­tacle épis­té­mo­lo­gique : comment enseigner des connais­sances qui n’ont pas le statut de savoirs ? La société est-​​elle irré­mé­dia­blement soumise aux ins­ti­tu­tions de légi­ti­mation du savoir quand elle envisage les connais­sances qu’il est utile d’apprendre à l’école ? L’école au sein d’une société ne fonc­tionne tout sim­plement pas comme ça. Ce ne sont pas les ensei­gnants de latin, ni les ins­pec­teurs généraux de lettres clas­siques qui décident du volume horaire du latin, de son caractère obli­ga­toire ou optionnel. C’est l’évolution de la société… que cela plaise ou non.
  • un obs­tacle prag­ma­tique : la cen­tration sur les ques­tions liées aux savoirs et aux tâches peut conduire à négliger celles liées aux appren­tis­sages et à la moti­vation. La dérive pos­sible est celle de l’enseignant qui est satisfait d’avoir fini son pro­gramme, oubliant de se soucier du fait que l’ensemble des élèves ont réel­lement appris quelque chose dans sa classe.

Troisième tentation : renoncer à l’enseignement

La troi­sième ten­tation peut aussi séduire, notamment dans cer­tains domaines. Par exemple, en langues vivantes, on peut se dire qu’après 7 ans d’apprentissage, les élèves ont un niveau souvent bien bas, et qu’après tout, ceux qui veulent apprendre l’anglais n’ont qu’à aller passer un an en Angle­terre. C’est un peu le même rai­son­nement qui peut être fait en information-​​documentation : après tout, les enfants et les ado­les­cents aujourd’hui uti­lisent Google quo­ti­dien­nement, tous ont un ordi­nateur, pourquoi leur enseigner des connais­sances que de toutes façons ils déve­lop­peront par ailleurs ? C’est en quelque sorte la voie qui a été suivie avec le B2i : bien que la connais­sance soit reconnue comme per­ti­nente par l’école, elle ne devient pas l’objet d’un enseignement.

Ce type de ten­tation peut s’accompagner d’une volonté de pri­vi­légier les res­sources et ce, sans doute, depuis la biblio­thèque d’Alexandrie. Plutôt que d’investir dans l’enseignement, une société ser­virait mieux ses membres en leur offrant des res­sources riches, diverses, acces­sibles, à chacun de choisir ce qu’il veut apprendre, selon son projet de vie.

L’autre volonté liée à cette ten­tation est celle de la « contex­tua­li­sation » : plutôt que d’enseigner telle matière, il vau­drait mieux offrir aux appre­nants l’accès à des contextes (pro­fes­sionnels, culturels, etc.) au sein des­quels ils vont déve­lopper les connais­sances cor­res­pon­dantes. Cette volonté est par­ti­cu­liè­rement bien repré­sentée dans les for­ma­tions pro­fes­sion­nelles dites « par apprentissage ».

Cette troi­sième ten­tation se heurte, selon moi, à un obs­tacle majeur, celui de la citoyenneté. Autrement dit, cette ten­tation est sédui­sante tant qu’elle concerne des connais­sances qui ne doivent être apprises que par une partie de la société. Quand une connais­sance secon­daire concerne tous les membres d’une société, elle doit être enseignée.

Pour conclure…

Je ne sais pas quelle ten­tation est la pire, ni quelle est la meilleure. L’histoire des autres dis­ci­plines a montré que l’on oscille géné­ra­lement entre les deux pre­mières pour les dis­ci­plines géné­rales, et entre les trois pour les dis­ci­plines pro­fes­sion­nelles. Dans le domaine de l’information-documentation il me semble donc que la troi­sième ten­tation n’est pas per­ti­nente. Des deux autres ten­ta­tions ne pourrait-​​on pas prendre le meilleur et éviter les obs­tacles ? Je me risque, sans doute de façon incon­si­dérée, à pro­poser quelques pistes :

  • assumer que l’enseignement est fondé sur des savoirs, sur la réa­li­sation de tâches exi­geantes, qu’il nécessite du temps, un lieu, des res­sources, du travail, des efforts ;
  • assumer que l’on enseigne pour que les élèves apprennent, qu’une tâche n’est un bon moyen pour apprendre si elle est effec­ti­vement réa­lisée par les élèves : une tâche d’apprentissage par ensei­gnement devrait être inté­res­sante, à la portée des élèves et perçue comme telle ;
  • dis­tinguer clai­rement et arti­culer les tâches (i.e. les moyens), les pro­cessus d’apprentissages (i.e. les méca­nismes) et les connais­sances à apprendre (i.e. les objectifs d’apprentissage) ;
  • ne pas oublier que les connais­sances nou­velles apprises par un élève le sont tou­jours avec ou contre ses connais­sances anté­rieures, mais jamais sans elles, i.e. se pré­oc­cuper de ce que les élèves savent et savent faire, autant que de ce qu’on veut leur enseigner.

André Tricot CLLE - Labo­ra­toire Travail et Cog­nition UMR CNRS 5263 Master métiers de l’enseignement en docu­men­tation, IUFM Midi-​​Pyrénées Uni­versité de Tou­louse le Mirail

Références bibliographiques

Bautier, E., & Rayou, P. (2009). Les inéga­lités d’apprentissage. Pro­grammes, pra­tiques et mal­en­tendus sco­laires. Paris : PUF.

Boubée, N., & Tricot, A. (2011). L’activité infor­ma­tion­nelle juvénile. Paris : Hermès.

Boubée, N. (2007). Des pra­tiques docu­men­taires ordi­naires : analyse de l’activité de recherche d’information des élèves du secon­daire. Thèse de l’université de Toulouse.

Curtin, S., Mintz, T.H., & Chris­tiansen, M.H. (2005). Stress changes the repre­sen­ta­tional land­scape : evi­dence from word seg­men­tation. Cog­nition, 96, 233-​​262.



Lire aussi