Autonomie scolaire et apprentissages informationnels

la situation des pro­fes­seurs docu­men­ta­listes dans le contexte des Learning Centres

RESUME
La place du pro­fesseur docu­men­ta­liste, un ensei­gnant dans le Learning resources centre. Un Article de Julie Caratti, pro­fesseur docu­men­ta­liste, extrait du Médiadoc n°7 : "Apprendre l’info-doc : quelle médiation ?" – Décembre 2011.

Autonomie scolaire et apprentissages informationnels

la situation des pro­fes­seurs docu­men­ta­listes dans le contexte des Learning Centres


Faci­liter l’intégration du tout numé­rique [1] dans l’école est une bonne chose dans la mesure où les nou­velles tech­no­logies consti­tuent une réalité qui a depuis plu­sieurs années investi nos quo­ti­diens et donc celui des élèves, mais à condition que les moyens sco­laires ne s’y résument pas, en aban­donnant par exemple pro­gres­si­vement les autres sup­ports docu­men­taires qui sont à la dis­po­sition de toute la com­mu­nauté éducative. Dans ce contexte, ignorer dans l’enseignement ces pra­tiques tech­no­lo­giques relè­verait d’une régression intel­lec­tuelle fla­grante. Il est néces­saire cependant que ces réa­lités soient cadrées : le rôle des péda­gogues que nous sommes est d’apprendre à nos élèves à devenir des citoyens res­pon­sables au sein de la société. Si cette société est qua­lifiée désormais de société de l’information, il semble évident que notre devoir est de leur trans­mettre les moyens de la décrypter. Pourquoi cette mission ne serait-​​elle pas confiée essen­tiel­lement aux pro­fes­seurs documentalistes ?

Société de l’information, culture de l’information

Le véri­table enjeu pour les acteurs de l’École se trou­verait peut être alors dans la trans­mission de la maî­trise et l’appropriation des connais­sances qui concernent cette société et cette culture de l’information. Cette société est carac­té­risée par la révo­lution numé­rique, qua­lifiée même de troi­sième révo­lution indus­trielle [2] et par le défi que repré­sentent les nou­velles tech­no­logies. Des sites gou­ver­ne­mentaux français [3], enfin Le rapport d’information 436 du Sénat, sur l’entrée dans la société de l’information (1996÷1997), voir http://​www​.senat​.fr/​r​a​p​/​r​96​-​436/r96. , euro­péens [4] et même inter­na­tionaux [5] consacrés à cette réalité ont vu le jour, ce qui ins­ti­tu­tion­nalise le phé­nomène, aujourd’hui déjà ancien. De la même façon, des revues spé­cia­lisées émergent. Cette révo­lution a opéré des chan­ge­ments de pra­tiques, quelles soient admi­nis­tra­tives (du point de vue des États), écono­miques (fonc­tion­nement des entre­prises), sociales (rap­ports entre indi­vidus), cultu­relles, et éduca­tives. Dans ce contexte de société de l’information, les appren­tis­sages ne se conçoivent donc plus sans moyens tech­niques, tech­no­lo­giques et numé­riques qui entrent en réso­nance avec un public de digital natives [6] peu­plant désormais les établis­se­ments scolaires.

En effet, sous l’impulsion de l’Éducation Nationale, il est acquis et accepté, que les appren­tis­sages sont plei­nement intégrés dans cette société de l’information. Si l’on envisage, entre autres et dans le désordre, à l’échelle de l’établissement : le déve­lop­pement des ENT sco­laires, la nais­sance des web clas­seurs pour le suivi des élèves en matière d’orientation, l’initiation aux bons usages des réseaux sociaux exploitée dans les pro­grammes d’enseignements, le déve­lop­pement de l’e-communication avec les familles [7], la culture de l’information serait désormais au cœur des pré­oc­cu­pa­tions sco­laires. Or ces nou­veaux pro­to­coles pra­tiqués au sein de l’école ne semblent déve­lopper de par les exemples donnés (loin d’être exhaustifs cependant) qu’un nouveau langage, celui d’un nouveau genre de com­mu­ni­cation, ins­tantané et inter­actif. Il s’agit bien là de pro­cé­dures et non de savoirs infor­ma­tionnels mis à la dis­po­sition de tous les acteurs de la com­mu­nauté éducative. La culture de l’information est intro­duite dans les pro­blé­ma­tiques des textes offi­ciels publiés pour l’école, la pré­oc­cu­pation du gou­ver­nement en la matière est lar­gement démontrée par l’ensemble des réformes [8] qui concernent l’enseignement secon­daire (aux­quelles se greffent les ini­tia­tives de l’IGEN-EVS telles que PACIFI [9] et Learning Centre). Mais tout se passe comme si la culture, étymo­lo­gi­quement « déve­lop­pement des facultés intel­lec­tuelles par des exer­cices appro­priés » [10], celle qui touche donc à l’information, était sim­plifiée dans ses fon­de­ments, au travers d’une déli­mi­tation du concept qui semble superficielle.

Médiation enseignante au sein des Learning Centres

Si l’on envisage alors les appren­tis­sages au travers du prisme de la culture de l’information, et à condition qu’elle-même soit appré­hendée dans toute sa com­plexité, force est de constater que de les pro­poser sans médiation ensei­gnante serait concéder une trop large place au hasard, au détriment d’un usage objectif et réfléchi par les élèves de res­sources issues du web 2.0 où il leur arrive de puiser avec conviction et voracité leurs informations.

En outre, cette médiation que doivent réso­lument assurer les pro­fes­seurs docu­men­ta­listes dans les CDI prend tout son sens non seulement par rapport aux réa­lités tech­no­lo­giques que l’école a la volonté d’intégrer, mais aussi et avant tout par rapport aux profils d’élèves variés. Dans les classes, en effet, il n’est plus rare pour l’ensemble des pro­fes­seurs d’une même équipe péda­go­gique de se confronter à l’hétérogénéité des niveaux dont la part peut fluctuer parfois en autant de per­son­na­lités d’élèves : cela est d’autant plus vrai au lycée pro­fes­sionnel où j’exerce. Ces élèves ont la par­ti­cu­larité souvent érigée en règle, de pré­senter un rapport à l’école plus ou moins heureux, des par­cours sco­laires chao­tiques, sans compter la diversité des milieux sociaux dont ils sont issus, des zones géo­gra­phiques de leurs loge­ments souvent éloi­gnées des réa­lités locales dans les­quelles l’établissement qu’ils fré­quentent s’inscrit. Le pour­centage des élèves qui ont choisi la voie pro­fes­sion­nelle avec en tête un projet d’orientation concret repré­sente une part minimale. La démo­ti­vation est un fléau qui menace tout au long de l’année sco­laire, et au-​​delà, durant toute sa pro­gression au lycée, la conti­nuité des appren­tis­sages de l’élève. Ce n’est pas révéler un secret que d’affirmer que le décro­chage sco­laire en lycée pro­fes­sionnel est un frein dans la réussite d’élèves dont la confiance en eux-​​mêmes est anéantie à force d’échecs et de décep­tions. Dans ce cadre, le CDI est un lieu ouvert et acces­sible qui peut favo­riser une récon­ci­liation de ces élèves en perte de repères avec le système éducatif. Comment valider et sou­tenir l’évolution des CDI telle qu’elle est pré­sentée par les têtes pen­santes de l’IGEN, en autant de Learning Centres éloignés des réa­lités du terrain ? Comment accepter l’idéal d’un concept de biblio­thèque pour étudiants à profils favo­risés et sans dif­fi­cultés sco­laires lorsqu’il s’agit dans mon cas d’effectuer à inter­valles régu­liers dans la journée ma tournée des cou­loirs afin de recruter des élèves qui boy­cottent malgré eux un lieu dont ils pensent qu’il n’est pas fait pour eux ? Dans la mesure où les Learning Centres sont pré­sentés comme les futurs temples de l’autonomie et de l’initiative au bénéfice des appren­tis­sages de leurs usagers, nous sommes en droit de nous demander de quelle manière cette for­mi­dable utopie est censée s’appliquer dans les établis­se­ments où les élèves évitent de se poser la question de leur avenir, et par là-​​même, de l’intérêt de l’école…

Par consé­quent, les Learning Centres et leur offre infor­ma­tion­nelle numé­rique en libre accès mis en avant par l’Inspection générale dans le plan de réno­vation des CDI qu’elle propose, ne sau­raient se concevoir sans cette néces­saire médiation ensei­gnante, qui devient un véri­table enjeu pour l’école, et au-​​delà, un enjeu pour la société de l’information.

Auto­nomie et appren­tis­sages info-​​documentaires Le cas de l’accompagnement personnalisé

La médiation ensei­gnante qu’il est néces­saire d’intégrer lorsqu’il s’agit de l’accompagnement per­son­nalisé [11] Au lycée général et tech­no­lo­gique (rentrée 2010) et en voie pro­fes­sion­nelle (rentrée 2009), voir http://​eduscol​.edu​cation​.fr/​c​i​d5492 en avant dans les textes de réfé­rences minis­té­riels, est une for­mi­dable occasion d’insérer les concepts info-​​documentaires dans cette « per­son­na­li­sation de l’accompagnement », parmi d’autres dis­po­sitifs trans­versaux. Ce qui doit alors être visé est non pas ce qui pourrait être l’objet du déjà existant « soutien sco­laire » (amé­liorer les com­pé­tences des élèves dans tel et tel domaine dis­ci­pli­naire), mais plutôt ce qui inté­resse l’élève dans ses ques­tion­ne­ments per­sonnels, en tant qu’individu sco­larisé : favo­riser son bien-​​être d’apprenant (notamment pour les élèves en décro­chage sco­laire ou ayant des dif­fi­cultés à s’intégrer dans le système éducatif) tout en lui faisant acquérir pro­gres­si­vement son auto­nomie (for­mation continue tout au long de la vie), et notamment son auto­nomie informationnelle.

Cette auto­nomie infor­ma­tion­nelle passe par une évaluation de ses besoins, qui ne sont par défi­nition pas conscients puisque l’élève en dif­fi­culté ne s’est pas encore révélé à lui-​​même. De cette manière, l’autonomie dans les appren­tis­sages des élèves est essen­tielle mais n’a de sens que lorsqu’elle est encadrée. La médiation de l’enseignant docu­men­ta­liste est pri­mor­diale car les appren­tis­sages, notamment info-​​documentaires, s’opposent à un cata­logue de recettes métho­do­lo­giques, de savoirs pro­cé­duraux qui ne pro­duisent chez l’élève ni sens ni analyse cri­tique. Plus concrè­tement, la pro­blé­ma­tique n’est pas seulement d’inviter l’élève à recon­naître les sources élec­tro­niques ou les usages d’Internet à pros­crire de ses pra­tiques, mais surtout à com­prendre pourquoi ils le sont, et à para­métrer cette pres­cription en fonction de ses besoins (contexte privé ou sco­laire, recherche d’informations de dif­fé­rentes natures : scien­ti­fiques, com­mer­ciales…) Ce n’est qu’en fonction de cette capacité et des connais­sances infor­ma­tion­nelles acquises au cours de cette for­mation à l’information que l’élève peut espérer être en mesure de s’orienter seul à travers cette sur­abon­dance de res­sources pluri-​​supports pré­sentent dans les Learning Centres. Il pourra ainsi d’accéder pro­gres­si­vement à une forme d’autonomie. Cet ensei­gnement est loin d’être inscrit dans les pro­grammes sco­laires comme étant dis­pensé sous la res­pon­sa­bilité et l’expertise du pro­fesseur docu­men­ta­liste (au contraire, on s’en éloigne… si on se réfère au PACIFI). il se veut aujourd’hui éclaté dans dif­fé­rentes dis­ci­plines (objet trans­versal et inter­dis­ci­pli­naire), ce qui ne favorise pas une prise de conscience ciblée et par­ti­cu­lière des élèves dans ce domaine.

Il est pré­gnant que les auto­rités ne recon­naissent pas aux ensei­gnants docu­men­ta­listes leur spé­ci­ficité didac­tique dans le domaine des sciences de l’information et de la com­mu­ni­cation. C’est d’autant plus frus­trant que les direc­tives minis­té­rielles concernant les nou­velles tech­no­logies et leur adap­tation au milieu sco­laire se mul­ti­plient, cela en dehors de l’expertise de ces pro­fes­sionnels de l’information. Cet état de fait est d’autant plus gênant, qu’il semble être motivé par des consi­dé­ra­tions écono­miques  [12] , de réduc­tions d’effectifs parmi les per­sonnels de l’Éducation Nationale. Notre pro­fession est ainsi durement touchée.

Nous n’arrivons pas à nous débar­rasser de cette sorte de fan­tasme répandu dans nos envi­ron­ne­ments pro­fes­sionnels les plus proches que les écrans et Internet repré­sentent une solution simple et efficace de lutte contre l’échec sco­laire, tous profils d’élèves confondus. Les ordi­na­teurs seraient-​​ils plus péda­gogues que les ensei­gnants eux-​​mêmes ? Nous sommes convaincus de l’évidence du contraire, mais l’enthousiasme affiché par les repré­sen­tants de l’inspection générale fait froid dans le dos.

Face aux pro­po­si­tions telles que les Learning Centre, le Par­cours de for­mation à la culture de l’information (PACIFI) ou le projet avorté de cir­cu­laire de mission 2010, dans les­quels les com­pé­tences des pro­fes­seurs docu­men­ta­listes sont purement ignorées, quels sont nos moyens de réen­ga­gement pro­fes­sionnel ? Le dis­po­sitif de l’accompagnement per­son­nalisé peut être une oppor­tunité à saisir pour ins­tiller les concepts info-​​documentaires dans les pro­blé­ma­tiques des appren­tis­sages des élèves et d’accession à leur auto­nomie sco­laire, à l’heure où notre rôle péda­go­gique se voit réduit dans les textes à de simples fonc­tions d’assistants.

Julie Caratti

professeur documentaliste

 [13]


Notes

[1] Cf. Le rapport Fourgous « Réussir l’école numé­rique [en 2012] », (15 février 2010). Consul­table à l’adresse http://​www​.mis​sion​fourgous​-tice​.fr/…, pro­po­sition à nuancer cependant, dans la mesure où il s’agit d’une liste de prio­rités et de mesures qui s’inscrivent dans la lignée du traité de Lis­bonne (2000).

[2] Cf. Le rapport « Société de l’information », (mai 2004) rédigé par Nicolas Curien et Pierre-​​​​Alain Muet, et consul­table à l’adresse : http://lesrapports.ladocumentationf….

[3] Portail du gou­ver­nement, société de l’information, voir http://​www​.gou​ver​nement​.fr/​g​o​u​verne…, Internet en France voir www​.internet​.gouv​.fr/

[4] Du point de vue de la légis­lation, voir http://​europa​.eu/​l​e​g​i​s​l​a​t​i​o​n​_​s​ummar…, ou encore la Com­mission Euro­péenne de la Direction Générale Société de l’Information et médias : http://​ec​.europa​.eu/​d​g​s​/​i​n​f​o​r​m​ation…

[5] Cf. Le Sommet Mondial sur la Société de l’Information (SMSI)- Genève 2003 /​​ Tunis 2005.

[6] Concept dont la paternité est reven­diquée par Marc Prensky, auteur, cher­cheur, consultant, et concepteur de jeux vidéos.

[7] Citée dans la ten­tative de cir­cu­laire de mission des pro­fes­seurs docu­men­ta­listes du 18 janvier 2010.

[8] Cf. La réforme du lycée : http://​www​.edu​cation​.gouv​.fr/​p​id235, ou encore voir http://​www​.edu​cation​.gouv​.fr/​n​ouvea…

[9] Par­cours de for­mation à la culture de l’information, http://​eduscol​.edu​cation​.fr/​c​d​i/ani…, consul­table à l’adresse : http://​media​.eduscol​.edu​cation​.fr/f…

[10] Cf. Corroy Lau­rence, Gonnet Jacques. Dic­tion­naire d’initiation à l’info-com. Vuibert, 2008 (2e éd.)

[11] Accom­pa­gnement per­son­nalisé ins­tauré au collège pour les élèves de sixième, et qui rem­place pour l’année sco­laire 2011-​​2012 l’aide aux élèves et l’accompagnement de leur travail per­sonnel, cf. http://​www​.edu​cation​.gouv​.fr/​c​id486.

[12] Voir l’argument de Graham Bulpitt, directeur du Learning res­source centre de la Kingston Uni­versity à Londres sur les enjeux des Biblio­thèques en Grande Bre­tagne, dans le compte rendu du sémi­naire national « Du CDI au Leaning centre » qui s’est tenu à l’ESEN (Poi­tiers) du 23 au 25 mars 2011 et consul­table sur le site de la FADBEN

Documents joints
autonomie-​​apprentissage

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