De la culture informationnelle à la cyberculture : genèse d’un enseignement

RESUME
Une recons­truction dans l’après-coup du pro­cessus qui m’a conduit à concevoir et enseigner la culture infor­ma­tion­nelle et la cyberculture

De la culture informationnelle à la cyberculture : genèse d’un enseignement

En réponse à l’invitation qui m’a été faite de livrer mon expé­rience de l’enseignement de ces deux matières, je comptais ini­tia­lement traiter mon sujet de façon plutôt his­to­rique et des­criptive : exposer l’essentiel de chaque « culture », puis tenter de livrer quelques éléments relatifs aux « méthodes » des cours cor­res­pon­dants. Cependant, je tiens tout de suite à pré­ciser que j’ai dû tra­vailler, au fil du temps, beaucoup plus à mettre au point leur contenu théo­rique qu’à réfléchir à la façon de les enseigner. Je ne pourrai donc pas pro­poser grand-​​chose ici à ce sujet et ne répondrai par consé­quent que très par­tiel­lement à ce que l’on m’a demandé. Je reconnais par là avoir un peu déplacé le pro­blème en pro­posant ci-​​dessous une sorte de recons­truction dans l’après-coup du pro­cessus qui m’a conduit à concevoir et enseigner la culture infor­ma­tion­nelle et la cyber­culture. J’espère néan­moins apporter ainsi une contri­bution, même indi­recte, à notre débat sur leur ensei­gnement. Ceci dit, il m’est apparu, au moment de reprendre l’histoire de cette élabo­ration, que l’ensemble des divers cadres où elle s’est effectuée a joué un rôle beaucoup plus important que je ne le pensais sur le moment. Car les contraintes inhé­rentes à ces cadres se sont mani­festées sous forme d’une série de pro­blèmes aux­quels je me suis trouvé confronté et aux­quels j’ai dû peu à peu trouver des réponses. Ces « effets de cadre » me paraissent main­tenant inté­res­sants à recons­tituer, du fait qu’ils par­ti­cipent d’une sorte de genèse épis­té­mo­lo­gique de la culture infor­ma­tion­nelle, puis du passage de celle-​​ci à la cyber­culture. Enfin, pour fixer rapi­dement le contexte, je rap­pelle que les ensei­gne­ments en question se sont déroulés à Paris VIII sur une période assez longue, de 1994 à 2009. « Culture infor­ma­tion­nelle » a ainsi fait partie du cursus de DESS « Docu­men­tation et Tech­no­logies avancées » du Dépar­tement Docu­men­tation et du DEA « Enjeux sociaux et tech­no­logies de la com­mu­ni­cation » du Dépar­tement Hyper­média. Puis, à partir de 1998, le titre en est devenu « Cyber­culture ». Enfin, à partir de 2004, le DESS est devenue Master « Gestion de l’information et du Document » et le DEA, Master « NET » (Numé­rique : Enjeux, Technologies).


Article de Claude Baltz, Pro­fesseur émérite, Uni­versité Paris 8 Equipe « Para­graphe », paru dans le médiadoc n°6 Avril 2011

Effet de cadre, premier niveau : enseigner les SIC [1] en Documentation ?…

Lorsque j’intègre en 1993 le Dépar­tement « Docu­men­tation » (Doc en abrégé), la demande qui m’est adressée est claire et, rétros­pec­ti­vement, tout à l’honneur de celles qui en ont eu l’intuition [2] . Elles ont saisi en effet que la for­mation des « gens de docu­men­tation » devait s’ouvrir, au-​​delà des tech­niques docu­men­taires tra­di­tion­nelles mais également de la for­mation aux diverses TIC [3]. Car il com­mençait à être per­cep­tible que ce qu’on appelle d’ailleurs tou­jours, faute de mieux, la « Docu­men­tation », occupe un rôle stra­té­gique dans toute orga­ni­sation (ce qui me per­mettra de rédiger 10 ans plus tard « Quand la Docu­men­tation s’éveillera » [4] ). D’où le pro­blème fon­da­mental, d’origine socio-​​économique, à savoir qu’il devenait pri­mordial de créer une ouverture théo­rique dans les cursus d’enseignement (consé­quence évidente des phé­no­mènes mon­diaux d’ouverture, dans tous les domaines). Ce qui ne pouvait a priori pas signifier autre chose que : for­mation aux SIC. Et ne serait-​​ce, for­mel­lement d’abord, que parce que les for­ma­tions docu­men­taires occupent de fait une place reconnue depuis long­temps dans le cadre uni­ver­si­taire des SIC (du côté de l’ « infor­mation », faut-​​il d’ailleurs le rap­peler, et pas de la « com­mu­ni­cation »…). Mais aussi parce que cette insertion n’est évidemment pas dénuée de sens puisque, au-​​delà des ensei­gne­ments tra­di­tionnels de l’indexation, du cata­logage, de l’informatique docu­men­taire, etc, l’idée s’était quand même déjà faite peu à peu que tout le domaine uni­ver­si­taire et pro­fes­sionnel concerné tournait à sa façon autour de la notion d’information. Cependant, la nature d’un ensei­gnement SIC en Doc n’était pas évidente à déter­miner. Car, au-​​delà du contenu à devoir ainsi élaborer, se posait d’abord un pro­blème d’hétérogénéité du public concerné. En effet, le choix était déjà ancien dans le Dépar­tement que les étudiants ins­crits en Licence puissent pro­venir de toutes les dis­ci­plines avec, comme consé­quence évidente, l’absence quasi générale de tout bagage en SIC. D’où le pro­blème ins­ti­tu­tionnel : il fallait certes pallier cette lacune et assurer un minimum d’homogénéité mais, en même temps, on ne pouvait, dans une for­mation « pré­pro­fes­sion­nelle » aux volumes horaires déjà lourds, que leur pro­poser l’ « essentiel » des SIC. Ce qui n’est pas une mince affaire, quand on sait que l’identité de cette dis­ci­pline reste tou­jours aussi pro­blé­ma­tique et que vouloir pincer son essentiel relève un peu de la gageure… Inter­vient aussi le statut (presque) impos­sible des gens de docu­men­tation : en tant que futurs pra­ti­ciens de la docu­men­tation écono­mique, médicale, juri­dique, etc., ils doivent en effet pouvoir, dans l’idéal, dia­loguer avec toutes les dis­ci­plines, sans être spé­cia­listes d’aucune… et il fallait en plus leur ajouter une « couche SIC » !?… Or, quand on est spé­cia­liste de rien, surtout quand on a été « aux écoles », on se doit au moins d’avoir un « vernis »…sinon même une culture. Nous y voilà ! Peu à peu s’est ainsi formée l’idée que, plutôt qu’un contenu spé­ci­fique, il s’agissait d’essayer de faire prendre une « culture SIC » chez les nou­veaux venus. Avec une for­mation en deux ans, le premier volet était fina­lement assez simple à concevoir : du fait qu’il est dif­ficile de concevoir une « culture » sans his­toire, l’année de Licence se trouva ainsi dotée d’une ving­taine d’heures de cours « His­toire et épis­té­mo­logies de l’information ». Sous l’hypothèse forte des effets culturels de tout ensei­gnement his­to­rique, était donc proposé aux étudiants un panorama som­maire des dif­fé­rentes « théories de l’information » (mais aussi de la com­mu­ni­cation). Panorama assez tordu, on peut cependant le noter car, sans remonter for­cément à Platon, mais au moins depuis l’essor tech­no­lo­gique du 19ème et ses pre­mières impli­ca­tions théo­riques, l’approche purement his­to­rique ne peut que très vite se mâtiner d’une pro­blé­ma­tique épis­té­mo­lo­gique : quels sont en effet les rap­ports entre les dif­fé­rentes dis­ci­plines (socio­logie, psy­cho­logie, sciences poli­tiques, etc.) et la nou­velle venue SIC qui ne peut, elle, qu’annoncer le pro­gramme ver­ti­gineux, sinon impé­ria­liste, de traiter des phé­no­mènes d’information et de com­mu­ni­cation dans leur ensemble ! Enfin, à travers ce panorama historico-​​épistémologique, j’essayais d’introduire, au gré du hasard des ques­tions posées, quelques ques­tions plus contem­po­raines, comme par exemple : produit infor­ma­tionnel ?… simu­lation ?… inter­ac­tivité ?… tech­no­logies men­tales ?… société d’information ?… Sans compter la lan­ci­nante question tou­jours en embuscade : c’est quoi l’information ?… En somme, une sorte de « bouillon de culture », qui pré­parait la suite. Entre his­toire et vue d’ensemble, c’est donc bien une dis­til­lation cultu­relle qui était ainsi à l’œuvre, bien plus que l’apprentissage du détail de telle ou telle théorie. On conçoit donc ce premier effet de cadre : j’étais parti pour donner une for­mation d’ « appoint » relative à un « contenu SIC » mais les diverses contraintes évoquées ci-​​dessus m’ont mené assez vite à devoir déboucher sur un point de vue essen­tiel­lement assumé comme « culturel » (indé­pen­damment de l’idéal selon lequel tout ensei­gnement est censé d’abord dis­penser une culture… « ce qui reste quand on a tout oublié… »).

Effet de cadre, deuxième niveau : émer­gence de la « culture infor­ma­tion­nelle »

Le premier étage à peu près ébauché, restait ensuite à concevoir le suivant, du cours de DESS/​DEA, en notant tout de suite qu’il auto­risait plus de matière, avec un module annuel de 37,5 h. et qu’il s’est tout de suite appelé « culture infor­ma­tion­nelle ». Il est dif­ficile, et peut-​​être pas fon­da­mental ici, de recons­tituer le détail his­to­rique de sa genèse. Par contre, deux effets de cadre sont inté­res­sants à dégager pour saisir la logique de cette genèse : le premier lié à la nature de l’ouverture théo­rique recherchée, le second à l’insuffisante réponse des SIC. La per­ti­nence de la pers­pective d’ouverture à la base du cours de Licence se véri­fiait déjà alors de plus en plus mais il était évident qu’il fallait encore pré­ciser ses moda­lités et ceci malgré une situation un peu para­doxale. Car les TIC com­men­çaient à entrer avec fracas dans toutes les acti­vités pro­fes­sion­nelles et per­son­nelles et, chez beaucoup de for­ma­teurs, la ten­tation était donc grande de vouloir à tout prix suivre un mou­vement, qui n’a fait que s’accélérer depuis. Dans ce mou­vement, bien entendu, les ensei­gne­ments du Dépar­tement n’ont pas cessé d’être moder­nisés et tech­ni­cisés. Mais cela n’a pas atteint notre cer­titude d’une néces­saire ouverture théo­rique, bien au contraire. Il nous paraissait clair en effet que les gens de docu­men­tation devaient à tout prix éviter de se perdre dans la fré­nésie tech­no­lo­gique. Rétros­pec­ti­vement, je dirais qu’ils devaient être capables d’y « voir clair » (ou, au moins : un peu clair…) dans la nature des TIC, leurs usages, leurs effets, leurs enjeux… Un exemple som­maire devrait ici suffire. L’apparition des intranets, dans les années 90-​​95 a vite donné lieu à une impor­tante lit­té­rature tech­nique et ges­tion­naire. Mais, sans en renier l’importance, l’hypothèse qua­li­fiable en contre­point de « cultu­relle » consistait à « voir » d’abord tout intranet comme une ten­tative de greffe d’une sorte de système nerveux sur une orga­ni­sation. Ce qui amenait à déve­lopper, les pro­blèmes de pro­thèse tech­no­lo­gique sou­levés par Mc Luhan par exemple, puis les dif­fi­cultés cog­ni­tives et sociales cor­res­pon­dantes, l’analyse de l’information ainsi dis­po­nible, les jeux du concept poly­morphe de réseau, etc. La méta­phore du « système nerveux » reste certes dis­cu­table mais son mérite est de per­mettre, par exemple au docu­men­ta­liste qui doit accom­pagner un intranet, de dis­poser ainsi de quoi prendre du recul, avoir une vue d’ensemble, com­prendre les enjeux socio-​​informationnels en cause et dis­cuter sur des bases équi­li­brées avec l’informaticien en charge de l’implantation. On l’aura compris, le terme « vision » devenait ainsi fon­da­mental dans la conception de l’ouverture théo­rique recherchée. Ne pas se noyer dans le tour­billon tech­no­lo­gique suppose en effet qu’on dispose d’une vision de la situation. Le futur cadre pro­fes­sionnel jouait donc ici en injectant la nécessité de tels moyens de vision pour des étudiants qui n’auraient pas à traiter de l’aspect tech­nique des choses mais devaient concevoir l’implantation des sys­tèmes d’information. Si l’on ajoute que le terme « culture » était alors dans l’air du temps et qu’il véhi­culait de sur­croît un sens englobant, per­mettant de ras­sembler des éléments a priori plus ou moins dis­pa­rates, se pro­filait ainsi l’hypothèse d’une relation intime entre vision et culture (quitte à géné­ra­liser plus tard ces deux notions dans la « cyber­culture »). On notera aussi que s’introduisait de fait la notion d’ « effet de culture » (ou de vision) : on ne voit plus de la même façon (une œuvre d’art ou un intranet…) quand on est « cultivé », autre façon de résonner à ce qui com­mençait à cir­culer concernant les effets écono­miques et sociaux de la culture (NB : ce qui n’est pas y réduire toute culture !) Une vision portant sur des entités infor­ma­tion­nelles (et/​ou com­mu­ni­ca­tion­nelles), pour des pro­fes­sionnels de l’information, et à une époque où com­mençait à faire débat la « société d’information »… il n’y a donc pas trop lieu de s’étonner rétros­pec­ti­vement que le nouvel ensei­gnement, presque dans la foulée et sans savoir trop pourquoi, se soit appelé « Culture infor­ma­tion­nelle », le premier de ce genre, à ma connais­sance, dans l’espace uni­ver­si­taire. De façon plus générale, il faut aussi com­prendre que c’était un moyen de dépasser les accep­tions les plus cou­rantes - et encore gran­dement en vigueur - du terme « société d’information ». Car il me paraissait évident que ladite société ne pouvait plus continuer à être essen­tiel­lement com­prise en fonction de la quantité d’objets tech­niques conçus et mis en vente sur le marché. Au contraire, son évolution devenait à un moment donné de plus en plus dépen­dante de la vision qu’ont ses membres du phé­nomène de l’information, sinon même d’un minimum de construction théo­rique à ce sujet. D’où l’aphorisme : « pas de société d’information sans culture infor­ma­tion­nelle ». Le terme en question était certes ras­sem­bleur, bien que son contenu fût encore assez hété­ro­clite : il fallait bien avancer, au sens d’un bri­colage à la Levi-​​Strauss… Sans détailler, en voici quelques têtes de cha­pitre, pour donner une idée : « Penser inforcom [5] (signe, entropie, com­pactage, méta­phore, com­plexité…), « Milieux » (média, pro­pa­ga­tions, inter­faces…), « Pro­blé­ma­tiques tech­niques » (codes, mémoires, numé­rique, inter­ac­tivité, système-​​expert…), « Visions, atti­tudes men­tales » (obser­vation, délo­ca­li­sation, hybri­dation…), « Gestion » (poli­tique infor­ma­tion­nelle, sys­tèmes d’information, coût de l’information, sta­tis­tique…), « Evolution/​enjeux » (pro­thèses diverse, rôle de l’image, matière intel­li­gente, société d’information…), etc. Un bénéfice indirect mais fon­da­mental de ce nouveau point de vue était qu’il per­mettait de doter les gens de docu­men­tation de ce qui leur man­quait for­tement jusque là, à mon sens du moins, à savoir une forme d’identité théo­rique, du fait qu’ils deve­naient pos­ses­seurs d’une culture spé­ci­fique et for­mu­lable. Et ainsi, au-​​delà de leurs com­pé­tences tra­di­tion­nelles et de leur sen­si­bilité propre à l’information et au document, leur outil de travail prin­cipal doit peut-​​être com­mencer à être compris comme la pos­si­bilité de mobi­liser cette culture infor­ma­tion­nelle. Le terme d’ « analyse infor­ma­tion­nelle » pourrait d’ailleurs être convoqué ici, de la même façon que la qualité d’un écono­miste est d’être capable de tra­duire sa culture théo­rique en une analyse écono­mique. Cette culture faisait évidemment d’abord la dif­fé­rence avec celle, direc­tement tech­nique, de la « tribu » des informaticiens/​télécoms, concep­teurs et amé­na­geurs des TIC, suf­fi­samment lestés par leur propre matière .pour s’y can­tonner sans trop d’états d’âme culturels. Mais elle les dis­tin­guait aussi des « tribus SIC » (som­mai­rement parlant : gens de médias, rela­tions publiques, agences de presse, publicité, rela­tions humaines, etc.). Ceux-​​ci en effet, et surtout à cette époque où l’internet et la numé­ri­sation n’avaient pas encore vraiment amorcé leur grand brassage, étaient plutôt spé­cia­lisés sur des médias et/​ou des pra­tiques déter­minés, avec des démarches, dans l’ensemble, plutôt des­crip­tives et/​ou cri­tiques. Et c’est ici qu’a dû jouer un deuxième effet de cadre. D’un côté, face au bouillon­nement tech­no­lo­gique, le besoin émer­geait du côté de la Docu­men­tation, d’une analyse appro­fondie des nou­veaux phé­no­mènes d’information et de com­mu­ni­cation. Par contre, du côté SIC, il me paraissait que la réponse théo­rique à cette nou­velle situation restait d’une densité très faible. En effet, après avoir tâté en Licence de l’histoire des théories SIC, que pro­poser ensuite aux étudiants ? Sémio­logie, analyse de tel ou tel média, analyse des usages des tech­no­logies, cri­tique des stra­tégies indus­trielles ?… Malgré l’intérêt spé­ci­fique de chacun de ces thèmes, il me sem­blait que les SIC n’apportaient pas d’outils concep­tuels satis­fai­sants, et surtout pas une vue d’ensemble. C’est donc aussi à cause de cette insuf­fi­sance SIC que s’est confortée l’idée d’élaborer une réponse théo­rique sous forme d’une construction « cultu­relle ». Je ne résu­merai pas ici un pro­cessus qui débou­chera, on va le voir, sur la notion de « cyber­culture » et n’évoquerai à ce sujet qu’une for­mu­lation que j’avais très tôt cru utile de pro­poser : « Cela, que nous sup­posons être la dif­fi­culté essen­tielle des SIC, explique la méfiance qu’elles sus­citent : elles ne peuvent pas être une science, onto­lo­gi­quement, parce qu’elles doivent être plus qu’une science : une science et une culture. Car les « gens d’information et de com­mu­ni­cation » ne sont pas seulement les uti­li­sa­teurs d’objets théo­riques et de méthodes, comme dans les dis­ci­plines clas­siques : ils ont en per­ma­nence à regarder l’effet sur le monde de leurs objets et des pra­tiques cor­res­pon­dantes » [6]. C’est sur ces deux effets de cadre que s’est donc conçu pro­gres­si­vement le cours de culture infor­ma­tion­nelle. La seule mani­fes­tation publique un peu consé­quente de ce phé­nomène propre à Paris VIII, en plus de quelques articles sur ce thème [7]. , a été l’organisation d’un col­loque en 1997 [8] , époque d’ailleurs, à laquelle le cours a changé de titre, comme on va le voir.

Effets de cadre, troisième niveau : émergence de la cyberculture

Malgré une pre­mière structure encore assez hété­ro­clite, on l’aura peut-​​être saisi, la petite amorce de panorama esquissée plus haut aura permis au lecteur, je l’espère, de se faire un début d’idée sur le contenu de la culture infor­ma­tion­nelle et d’y constater aussi l’intention mani­feste de donner aux étudiants une solide for­mation concep­tuelle, plus pré­ci­sément : leur per­mettre de dis­poser des éléments théo­riques per­mettant de déceler une unité de sens der­rière la diversité des situa­tions pra­tiques qu’ils pour­raient affronter à terme. Mais, assez vite, le fait de dis­poser du chapeau uni­fi­cateur « culture » est apparu insuf­fisant, sous trois nou­veaux effets de cadre :

  • - Cadre logique (ou épis­té­mo­lo­gique). Le saut théo­rique était déjà important pour accepter de déve­lopper en tant que tels les thèmes que j’ai vite nommés des « nœuds concep­tuels » (par exemple : inter­ac­tivité, réseau, interface, infor­mation, forme, identité, etc.). Mais la question se posait en même temps de leur mode de pré­sen­tation et donc du type de rela­tions logiques à attribuer à leur ensemble. On pouvait certes déjà noter que cet ensemble conceptuel pourrait à l’évidence se voir doté d’une structure hyper­tex­tuelle, per­mettant ainsi un accès attractif à la culture en cours d’élaboration. Mais, on le sait bien, même si elle traduit bien l’état épis­té­mo­lo­gique d’un monde au savoir éclaté, une telle structure ne gomme pas magi­quement le besoin profond d’une unité d’ensemble (indé­pen­damment du fait que la réponse à ce besoin n’est pas tou­jours facile ou pos­sible selon les domaines). Pro­blème, donc : la culture infor­ma­tion­nelle pouvait-​​elle être dotée d’un statut un peu uni­fi­cateur, auto­risant pré­ci­sément une com­pré­hension d’ensemble ? Ou fallait-​​il se résoudre à enseigner ces nœuds dans un relatif désordre et selon une structure logique plus ou moins bancale ?
  • - Cadre poli­tique, main­tenant : l’explosion des TIC a rapi­dement suscité une double réaction. D’un côté, on ne pouvait que constater le phé­nomène de dif­fusion à grande échelle de ces tech­no­logies et surtout, phé­nomène nouveau, celui de leur irra­diation fou­droyante chez les jeunes. Mais, en même temps, on com­mençait à s’inquiéter à la fois des vitesses de dif­fusion dif­fé­rentes selon les milieux (ce qui devait déboucher sur la « fracture numé­rique ») et des uti­li­sa­tions sociales dis­cu­tables ou insuf­fi­santes des TIC. C’est ainsi que peut se syn­thé­tiser rétros­pec­ti­vement « Cyber­culture », paru en 1997, l’ouvrage phare de Pierre Lévy pour notre propos, où se déve­loppait la question des moda­lités d’une appro­priation citoyenne des TIC. Et, comme il s’y traite essen­tiel­lement du rapport indi­viduel et social aux tech­no­logies, on peut avancer que Lévy y détournait ainsi poli­ti­quement la résur­gence du terme « cyber », tel qu’il se mani­festait dans la remise au goût du jour de la cyber­né­tique de Wiener, partie de la Côte ouest, à partir des années 90.
  • - Cadre social, enfin : alors que se concré­tisait la nécessité d’une ouverture théo­rique traitée à Paris VIII, comme on l’a vu, en termes de « culture infor­ma­tion­nelle », com­mençait paral­lè­lement à appa­raître à cette époque dans les milieux de la Doc un phé­nomène qua­li­fiable ici, par pure com­modité, de « péda­go­gique » ou « didac­tique ». On peut dire que, là où Lévy insistait sur l’appropriation des tech­no­logies, les gens de docu­men­tation insis­taient sur celle de l’information, ce qui est bien com­pré­hen­sible : c’est l’air qu’ils res­pirent… Emer­geait ainsi la question d’un savoir docu­men­taire et des moyens de l’enseigner et de le tester (pas­se­ports BII ou CII, par exemple). L’ouvrage de Bri­gitte Juanals, « La culture de l’information » , quoique paru un peu plus tard, syn­thétise bien cette évolution, que l’on peut com­pléter, entre autres, par les travaux plus récents de l’équipe d’Alexandre Serres et Eric Dela­motte . Il convient d’ailleurs de remarquer la jonction théo­rique ainsi opérée avec le courant amé­ricain de l’ « infor­mation literacy », né dans les années 70 et structuré dans les années 90. Il est clair cependant que, lorsque le terme « culture » y est ainsi évoqué, c’est essen­tiel­lement autour des modes d’accès à l’information, avec comme horizon d’induire éven­tuel­lement « une culture générale (prise dans le sens d’instruction, de savoir), une connais­sance des médias, une prise en compte de consi­dé­ra­tions éthiques et une inté­gration sociale dépassant lar­gement une com­pé­tence docu­men­taire et infor­ma­tique » (B. Juanals, op. cit. p. 25), où l’on retrouve ainsi les pré­oc­cu­pa­tions de Lévy, mais dans le cadre plus spé­ci­fi­quement infor­ma­tionnel.
  • Ces trois effets de cadre ont alors infléchi la pre­mière mouture de la culture infor­ma­tion­nelle en injectant des pro­blèmes nou­veaux :
  • - Appa­rition du préfixe « cyber » : médio­lo­gi­quement parlant, « cyber­culture » est plus court que « culture infor­ma­tion­nelle », ce qui n’est pas un mince avantage… Et si l’inconvénient du terme est qu’il connote quand même la « quin­caillerie » cyber­né­tique, il possède fina­lement un avantage décisif… En effet, dans une société a priori sur­in­for­mante comme la nôtre, le pro­blème de l’orientation est devenu déter­minant : d’où l’hypothèse que l’individu a besoin d’être doté d’une vision spé­ci­fique pour se piloter (« cyber », préfixe du mot grec « gou­vernail ») dans sa dépen­dance fon­da­mentale à l’information. Le chan­gement de titre devenait donc sous ce point de vue une nécessité quasi onto­lo­gique. Et l’on peut avancer ainsi que la cyber­culture en tant que moyen fon­da­mental d’orientation devient une sorte de « driver social » : « pas de société d’information sans cyber­culture ».
  • - Côté contenu, après avoir remarqué que l’usage même récent du terme « culture infor­ma­tion­nelle » ne renvoie guère à un contenu précis, reste à traiter, comme on l’a dit, la question d’une orga­ni­sation uni­fi­ca­trice rela­ti­vement à sa mul­ti­plicité de nœuds concep­tuels, une sorte de « menu racine » en quelque sorte… En fait, la solution m’était apparue depuis quelque temps déjà, assez simple fina­lement, mais surtout comme tra­duction immé­diate de l’ « être-​​au-​​monde infor­ma­tionnel » qui constitue désormais notre horizon commun. Autrement dit : en poussant à ses extrêmes, l’idée que nous sommes tota­lement dépen­dants d’information pour exister. Je ne déve­lop­perai pas ici la structure de réfé­rence de tout pro­cessus infor­ma­tionnel, telle que j’ai déjà com­mencé à l’approcher, en divers textes (en attendant une publi­cation d’ensemble sur ce thème de la cyber­culture) :
  • − le sujet-​​pas-​​encore-​​informé doit d’abord s’extraire de son lieu spatial et/​ou mental ;
  • − ce faisant, il découvre l’espace exté­rieur, à tous les sens du terme, en même temps que le phé­nomène de médiation concrétisé par le terme géné­rique de « machine de vision » : l’ensemble de tous les moyens cog­nitifs et tech­niques par l’usage des­quels on peut aller toucher les choses et les milieux du monde pour s’ « informer » à leur sujet. Point fon­da­mental, ces machines sont sus­cep­tibles d’une classe très large de réglages, maté­riels et cog­nitifs ;
  • − à travers ce qu’il soutire à travers ce contact/​communication, le sujet peut donc devenir « informé » (pro­vi­soi­rement…), l’entité « infor­mation » étant essen­tiel­lement à concevoir comme varia­tion­nelle sur divers types d’espace, mentaux pour com­mencer ;
  • − hypo­thèse encore mal reçue, parce que trop « idéa­liste » : l’information peut exercer des effets (même « maté­riels »), à condition de bien déter­miner le cadre épis­té­mo­lo­gique néces­saire ;
  • − l’ensemble des pro­cessus pré­cé­dents contri­buent en per­ma­nence à sécréter le cyberespace.

La for­mation théo­rique jusqu’ici nommée « culture infor­ma­tion­nelle » s’est alors trouvé pos­séder sous ce point de vue une cohé­rence logique forte qui lui man­quait au début. On peut ainsi s’appuyer sur une structure extrê­mement générale que l’on retrouve sous un mode fractal à tous les niveaux, et bien plus puis­sante que la structure basique des SIC : émetteur/​canal/​récepteur/​feed-​​back. Il devenait ainsi pos­sible de rap­procher de façon com­pré­hen­sible l’extrême diversité des nœuds concep­tuels évoqués ci-​​dessus. Ce qui n’empêche pas d’admettre par ailleurs qu’ils peuvent convoquer un très grand nombre de dis­ci­plines. Par exemple, la notion si essen­tielle de mémoire ne peut se com­prendre sous l’angle d’une gestion docu­men­taire sans faire lien avec celles d’image, d’identité, de rapport au temps, etc. Traiter cette situation ne fait que tra­duire l’explosion des fron­tières actuelles du savoir et implique entre autres la nécessité, surtout pour les gens de docu­men­tation, de concevoir de nou­veaux rap­ports de type non ency­clo­pé­dique à ces nou­veaux registres du savoir (j’ai évoqué à ce sujet le terme de savoir « hyper­fractal » impos­sible à déve­lopper ici, reposant évidemment sur la maî­trise d’outils de navi­gation infor­ma­tion­nelle) Enfin, la connexion de la culture infor­ma­tion­nelle avec les nou­velles pré­oc­cu­pa­tions de type « infor­mation literacy » oblige à consi­dérer deux types de pro­blèmes :

  • − Le mode opé­ra­toire de la cyber­culture est certes encore pro­blé­ma­tique, dans la mesure où elle n’est bien avancée que sur les diverses com­po­santes théo­riques d’une vision adaptée au nouveau monde. Cette construction est vrai­sem­bla­blement indis­pen­sable malgré la com­plexité de sa mise en œuvre. Mais ce que rap­pellent main­tenant aussi à juste titre les tenants de la didac­tique, c’est que sa per­ti­nence théo­rique n’est garante ni de ses modes de dif­fusion ni de la récep­tivité de ceux aux­quels elle est des­tinée, au moins en principe. Ceci signifie que la cyber­culture doit être com­plétée sur le plan pra­tique. Pour juste esquisser un pro­gramme, il s’agit donc de déve­lopper les éléments de la « vision infocom » et, sur cette base, les outils du pilotage infor­ma­tionnel, indi­vi­duels et sociaux. Pour faci­liter les choses, il est également pos­sible de mettre en forme une sorte de « Bible », recueil structuré d’aphorismes divers du genre « L’information n’est évidente que pour celui qui la possède » ou encore « Pas d’information sans communication…et vice-​​versa », etc. Leur for­mu­lation concentrée et plus ou moins imagée doit per­mettre, en par­ti­culier, d’assurer dans des milieux encore débu­tants, une impré­gnation plus facile, malgré un contenu théo­ri­quement com­plexe der­rière les appa­rences.
  • − Ce qui précède a fina­lement un pendant épis­té­mo­lo­gique important : comment concevoir les rap­ports entre SIC, cyber­culture, culture infor­ma­tion­nelle ? Il est clair que la cyber­culture au sens som­mai­rement esquissé ci-​​dessus devient, de mon point de vue, un noyau théo­rique fon­da­mental des SIC. Elle devrait peut-​​être leur per­mettre ainsi d’assumer leur véri­table statut c’est-à-dire, comme esquissé plus haut, d’être essen­tiel­lement une culture, assurant la mise en forme d’outils de vision, théo­rique et pra­tique. Et ceci, au lieu qu’elles se vivent comme un conglo­mérat peu satis­faisant d’emprunts divers aux autres dis­ci­plines (socio­logie de l’information, sémio­logie, etc.), au pré­texte épis­té­mo­lo­gi­quement douteux qu’elles trai­te­raient, elles, de l’information, de la com­mu­ni­cation et de leurs tech­no­logies, alors qu’en fait toutes les dis­ci­plines sont main­tenant dans ce cas. Peut-​​on alors se risquer à avancer que l’on ne voit plus très bien ce qui jus­tifie l’autonomie des SIC en tant que telles actuel­lement, sauf si elles admettent d’interroger à fond l’être-au-monde infor­ma­tionnel et se recentrer ainsi sur ce que je considère comme leur identité (et peu importe qu’elles en viennent à s’appeler « cyber­culture » ou autrement). Et il est clair enfin que cet étage théo­rique com­plexe se doit d’être préparé et étayé par des étages de for­mation à l’accès à l’information et à sa maî­trise, tels que les gens de docu­men­tation ont com­mencé à les concevoir, on l’a dit, depuis une dizaine d’années.

Pour conclure, je n’ai plus guère le loisir ici de m’étendre lon­guement sur mon expé­rience d’enseignement en tant que telle. Si ce n’est qu’elle se carac­té­risait, on l’aura compris par une forme d’ « impro­vi­sation rai­sonnée », sur fond de pro­gramme de cours très structuré, d’attention très forte aux ques­tions sou­levées dans l’amphi, et par un souci en même temps très réduit de « tenir le pro­gramme », l’essentiel me paraissant être l’espèce de « choc épis­té­mo­lo­gique » suscité chez les étudiants par l’alliage de déve­lop­pe­ments parfois très abs­traits et de consi­dé­ra­tions très pra­tiques rela­ti­vement à la diversité infinie des situa­tions d’information et de com­mu­ni­cation. Et, glo­ba­lement, ils avaient l’air d’en être assez contents… même assez long­temps après, pour autant que j’ai eu à en connaître.

Annexe bibliographique

À titre de com­plément, je me permets d’indiquer quelques textes per­sonnels qui ont jalonné le par­cours som­mai­rement analysé ci-​​dessus.

  • Plan détaillé des cours « Culture infor­ma­tion­nelle » et « Cyber­culture ». Poly­copié. Dépt. d’Information-Documentation. Paris 8
  • « Le concept de culture infor­ma­tion­nelle ». Actes du col­loque de l’Interassociation ABCD : Pour une culture de l’information. De la docu­men­tation à l’information. 1995
  • « Une culture pour la société de l’information ? Position, défi­ni­tions, enjeux ». In Docu­men­ta­liste, n°2. 1998
  • « Cyber­culture : un driver pour la société d’information ». Actes du Congrès de la FADBEN. 2005.
  • « CYB, SIC, DOC ». in Les cahiers de l’ingénierie éducative, N° 572007

Notes

[1] Sciences de l’Information et de la Communication

[2] Annette CAT­TENAT, Direc­trice du Dépar­te­mentt, Christine POI­TEVIN, Isa­belle WERTEL-​​​​FOURNIER

[3] Tech­no­logies de l’Information et de la Communication

[4] In « Docu­men­ta­liste ». n° 6. 2003.

[5] Contraction commode des termes « infor­mation » et « com­mu­ni­cation » (NB : le « r » du début a fini par tomber, puisque l’on dit main­tenant « infocom ») »

[6] « Courte réflexion sur une pos­sible par­ti­cu­larité épis­té­mo­lo­gique des SIC : vers une culture infor­ma­tion­nelle ? ». In Le concept d’information, essai de défi­nition. Actes du 3ème Congrès de la FADBEN. Mar­seille. Octobre 1993

[7] Cf. annexe bibliographique

[8] Pour une culture infor­ma­tion­nelle. Journée d’études orga­nisée par les Dépt. Documentation-​​​​Hypermédia de Paris 8, avec les concours de l’ADBS et de la DISTNB (Direction de l’information scien­ti­fique et tech­nique et des Nou­velles Biblio­thèques, Ministère de l’Education Nationale, de la Recherche et de la Tech­no­logie). Par­ti­ci­pation de : Eric Allart (IBM France), Claude Baltz, Daniel Confland (DISTNB), André Geoffroy (France Télécom), Alain Lebaube (Le Monde), Hervé Seyriex (Délégué inter­mi­nis­tériel à l’insertion des jeunes), Bernard Stiegler.