Guide de construction d’une profession évolutive

Article Publié dans le Médiadoc de Mars 2008 (épuisé)

RESUME
Et main­tenant… Presque vingt ans ont passé. Évidemment, l’histoire ne s’est pas arrêtée en 1989 ! Si la création du CAPES a constitué une avancée cer­taine on sait qu’elle n’a pas résolu tous les problèmes.

Guide de construction d’une profession évolutive

Article Publié dans le Médiadoc de Mars 2008 (épuisé)

5o ans des CDI

Jean-​​Paul Braun

Docteur en sciences de l’éducation


L’histoire commence il y a cinquante ans…

En janvier 1958, à l’instigation de Ch. Brunold, alors Directeur du Second degré, l’Inspecteur général Jacotin avait sol­licité Marcel Sire, pro­viseur du lycée Janson-​​de-​​Sailly, pour l’ouverture, à titre expé­ri­mental, d’un service de docu­men­tation dans son établis­sement. Il avait été choisi avec cette arrière-​​pensée que, si l’expérience y réus­sissait, il ne pourrait qu’en être de même dans d’autres établis­se­ments, plus légers en effectifs et d’organisation plus souple.

La per­son­nalité du pro­viseur dut aussi inter­venir dans ce choix : diplômé de l’ENS Saint-​​Cloud, Marcel Sire exerça la fonction de pro­fesseur de sciences natu­relles ; sa for­mation de natu­ra­liste n’était sans doute pas étrangère à son intérêt pour les méthodes actives d’observation et d’expérimentation qu’une cir­cu­laire au titre pré­curseur avait mises en avant dès 1952 [1]. Par la suite, Marcel Sire sera nommé Ins­pecteur général de l’Instruction publique en 1966, affecté au dépar­tement de la Vie sco­laire qui venait d’être créé ; à ce titre, il suivra de près l’évolution des centres de docu­men­tation jusqu’à son départ en retraite en 1972.

Mais, pour l’heure, en 1958, on ne parle pas encore de CDI. L’appellation retenue pour ce premier service de docu­men­tation a été Centre local de docu­men­tation péda­go­gique. Appel­lation certes ampoulée pour un service embryon­naire mais qui visait d’emblée un objectif ambi­tieux : être à l’échelon d’un établis­sement ce que les Centres régionaux de docu­men­tation péda­go­gique (CRDP) étaient à l’échelon des aca­démies. La biblio­thèque que le lycée Janson-​​de-​​Sailly pos­sédait déjà, réservée aux pro­fes­seurs et aux élèves de Khâgne, devient donc CLDP. L’organisation en est confiée à un pro­fesseur d’histoire-géographie, Jean-​​Gabriel Gaussens, adjoint d’enseignement, qui devient ainsi le premier docu­men­ta­liste exerçant en établis­sement sco­laire, et même le premier pro­fesseur docu­men­ta­liste, dans la mesure où il continue à assurer une partie de son service en classe !

L’expérience est rapi­dement étendue à une ving­taine d’établissements de la grande région pari­sienne, sous la hou­lette de Simone Mar­chais, une col­la­bo­ra­trice de l’Inspecteur général Jacotin, chargée de ce dossier. Depuis son bureau de l’Institut péda­go­gique national, 29 rue d’Ulm, mais le plus souvent sur le terrain, elle conseille les chefs d’établissements, recrute et initie les docu­men­ta­listes, organise les pre­mières for­ma­tions. Cin­quante ans après, le paysage a bien changé.

La quasi-​​totalité des établis­se­ments publics sont dotés d’un CDI. Les docu­men­ta­listes sont titu­laires d’un CAPES spé­ci­fique, formés en IUFM comme tout pro­fesseur, et leur rôle péda­go­gique est mis en avant par la cir­cu­laire qui régit leur mission. Pour autant, rien ne semble acquis pour cette pro­fession encore jeune qui, aujourd’hui comme hier, n’en finit pas de douter sur les inten­tions des déci­deurs à son égard. Afin d’y voir plus clair, un détour par une analyse socio­lo­gique n’est pas inutile. Le modèle élaboré au sein du dépar­tement de socio­logie de l’université de Chicago nous aidera à com­prendre le pro­cessus de construction d’une profession.

L’Ecole de Chicago

Dans la conti­nuité du fonc­tion­na­lisme, mais en rupture sur cer­tains points, l’interactionnisme va contribuer à renou­veler la socio­logie des pro­fes­sions. Everett Hugues est le chef de file de cette ten­dance qui cor­respond à la seconde période de l’Ecole de Chicago. Pour les inter­ac­tion­nistes, on appelle pro­fession un métier qui a réussi à se faire recon­naître et à se faire accepter comme un organe essentiel de la société. Il n’y a donc pas lieu de faire une dis­tinction radicale entre métier et pro­fession : une pro­fession, c’est un métier qui a réussi. Réussi quoi ? Et comment ?

Dans la société, quand est fabriquée une nou­velle machine, quand le besoin d’une nou­velle fonction apparaît, on donne à un certain nombre de gens la per­mission, l’autorisation légale, d’utiliser cette machine, de remplir cette fonction ; ce que Hugues appelle licence.

Très peu de temps après, ces mêmes gens vont se retourner vers la société et, au nom du travail bien fait, au nom de la com­pé­tence acquise, au nom de leur inves­tis­sement per­sonnel, ils vont reven­diquer une mission ; ce que Hugues appelle mandate, qu’on peut com­prendre comme une addition de vocation à et de com­pé­tence pour. Au nom du mandate, ces nou­veaux venus vont plaider pour le monopole d’exercice de leur fonction. A cet effet, il faut trouver un nom, qui marque le ter­ri­toire pro­fes­sionnel que l’on veut occuper. Sous ce nom doit appa­raître la volonté de pré­ciser une (ou plu­sieurs) activité(s) centrale(s) : on établit des fron­tières. Prenons l’exemple des métiers qui appa­raissent aujourd’hui en France dans le déve­lop­pement local. On ren­con­trera très peu de per­sonnes pour nous dire « je suis déve­loppeur local ». Non, ces per­sonnes nous expliquent plutôt « pour déve­lopper, il faut faire ceci, cela », nous parlent d’urbanisme, puis pré­cisent leurs res­pon­sa­bi­lités dans ce cadre : c’est la phase de clôture de l’espace pro­fes­sionnel. D’ici quelque temps, un nom (ou des noms) de métier se fera connaître pour couvrir cet espace.

Pour que s’effectue le passage du licence au mandate, il faut qu’un groupe de pro­mo­teurs de la pro­fession se pose en porte-​​parole et défenseur des intérêts de la pro­fession. Ceux que le socio­logue Howard S. Becker baptise les « entre­pre­neurs de morale » parce qu’ils cherchent à créer des normes et à les faire appliquer. Par exemple : l’entrée dans la pro­fession, la for­mation, la car­rière, la déontologie.

Pour Hugues, toutes les pro­fes­sions construisent des plai­doyers pro­fes­sionnels, créent un monde dans lequel ce plai­doyer pro­fes­sionnel est plau­sible. Ce sont surtout les orga­ni­sa­tions pro­fes­sion­nelles (les Ordres pour cer­taines pro­fes­sions libé­rales) qui per­pé­tuent ces dis­cours, en veillant aux modes d’accès, en déli­mitant l’espace d’exercice de la pro­fession et en sur­veillant le dérou­lement des car­rières. En effet, il est important d’envisager le concept de car­rière sans lequel l’exercice du métier relè­verait d’une routine sans pers­pective et donc sans moti­vation. Il y a, bien sûr, des car­rières ascen­dantes bien lisibles, comme dans la diplo­matie ou dans l’armée.

On peut aussi envi­sager la car­rière sur un autre plan que celui des revenus et du prestige : par exemple, une car­rière géo­gra­phique pour un ensei­gnant. Dans le cadre de la car­rière, les pro­fes­sions cherchent à créer des situa­tions qui per­mettent au novice de s’identifier à ce qu’il sera plus tard, de se pro­jeter dans l’avenir à partir de la situation pré­sente : il peut alors ima­giner quels seront ses res­pon­sa­bi­lités et ses revenus à moyenne et longue échéance. Ainsi, un jeune énarque en stage à l’ambassade de France à Washington peut se laisser aller à rêver qu’un jour il occupera le logement de fonction de Son Excel­lence. Pro­jection qui par­ticipe à la fois de l’initiation et de la socia­li­sation : c’est la loi de la séniorité.

Retour au CDI

Sans perdre de vue le détour théo­rique que nous venons d’effectuer, il est temps de revenir plus expli­ci­tement à l’histoire des CDI com­mencée par la création d’un CLDP au lycée Janson-​​de-​​Sailly en 1958. La date n’est pas sans intérêt, elle nous ramène à l’histoire de l’enseignement et de l’éducation. Conçu dans l’immédiat après-​​guerre, le plan Langevin-​​Wallon, qui va rester pour long­temps une réfé­rence majeure sans jamais atteindre le stade des déci­sions minis­té­rielles, s’inscrit dans la mou­vance de « L’Ecole nou­velle », foi­son­nement de mou­ve­ments qui mili­taient pour la réno­vation de la vie sco­laire. En 1945 est ainsi entre­prise l’expérience des « classes nou­velles », sous l’égide de Gustave Monod, alors Directeur de l’enseignement secon­daire. Une péda­gogie ori­ginale accom­pagne la structure des classes nou­velles : indi­vi­dua­li­sation basée sur l’étude psy­cho­lo­gique, appel à l’intérêt profond et au besoin d’invention, éducation à la res­pon­sa­bilité, déve­lop­pement du sens social, impor­tance donnée à l’étude du milieu naturel et humain. Des décla­ra­tions d’intentions que n’auraient reniées ni Célestin Freinet ni Roger Cou­sinet, et qu’on retrouvera, pour cer­taines, retrans­crites dans la cir­cu­laire du 13 octobre 1952 sur le rôle de la docu­men­tation dans l’enseignement du second degré.

Dans le même temps, on met en place dans cer­tains établis­se­ments des biblio­thèques cen­trales d’élèves, à l’exemple de celle qui s’est ouverte en 1947 au lycée Long­champ de Mar­seille. Comme l’indique l’adjectif, elles ont pour mission de ras­sembler en un même lieu les biblio­thèques de classe que cer­tains pro­fes­seurs pou­vaient tenir en uti­lisant une armoire au fond de leur salle de cours. Par cette cen­tra­li­sation, on espère toucher un public plus large. On diver­sifie aussi le type d’ouvrages mis à la dis­po­sition des élèves : à côté des indis­pen­sables clas­siques pri­vi­légiés par les pro­fes­seurs de Lettres, on com­mence à acheter des romans que l’on clas­serait aujourd’hui dans la caté­gorie « lit­té­rature de jeu­nesse ». Mais on achète également des ouvrages docu­men­taires des­tinés à favo­riser la curiosité intel­lec­tuelle et le travail de recherche. Une volonté péda­go­gique s’affirme ainsi, qui va jusqu’à condi­tionner l’emprunt de plu­sieurs livres de biblio­thèque à l’emprunt d’un docu­men­taire. De plus, des expé­riences d’animation sont parfois tentées, ins­pirées de ce que mettent en place cer­taines biblio­thèques publiques, comme L’Heure joyeuse à Paris [2].

Le dernier élément his­to­rique à prendre en compte pour bien com­prendre le contexte de l’émergence et du déve­lop­pement des CDI, c’est évidemment le mou­vement de mas­si­fi­cation de l’enseignement qui se concrétise avec la V° Répu­blique par l’ouverture du secon­daire à tous les enfants de la nation : réforme Ber­thoin de 1969 qui pro­longe l’obligation sco­laire jusqu’à 16 ans ; réforme Fouchet de 1963 qui crée les col­lèges d’enseignement secon­daire pour accueillir cette popu­lation nou­velle et nom­breuse ; et enfin, ins­tau­ration du collège unique avec la réforme Haby de 1975.

Il y a une ving­taine d’années, l’historien de l’éducation Antoine Prost situait le déve­lop­pement des CDI dans le cadre de cette démo­cra­ti­sation [3]. Au XIXe siècle, expliquait-​​il, les salles d’études étaient prévues dans les établis­se­ments, chaque élève y avait sa place assignée et même les externes devaient y passer quelques heures par jour. Avec la dis­pa­rition pro­gressive de l’internat, les lycées se sont reposés sur les familles quant au soin de fournir aux élèves leur cadre habituel de travail per­sonnel. Tant que ces familles étaient, pour la plupart, bour­geoises, cela ne posait aucun pro­blème. La popu­lation sco­laire d’aujourd’hui est dif­fé­rente : beaucoup d’élèves rentrent chez eux avant leurs parents et habitent dans des loge­ments où la place est mesurée. Surtout, ils n’y dis­posent pas de livres de réfé­rence alors que la bour­geoisie d’autrefois soi­gnait ses biblio­thèques. D’où l’importance des CDI, qu’il avait été décidé de créer dans tous les établis­se­ments du second degré. En même temps qu’il faisait cette analyse d’une logique démo­cra­tique imposant la création des CDI, Antoine Prost était bien conscient des limites de leur déve­lop­pement : CDI trop petits, per­sonnel en nombre insuf­fisant pour assurer une ouverture optimale, pau­vreté des budgets affectés.

Du service au centre

Que l’on envisage la création des CDI sous l’angle d’une logique démo­cra­tique (la pro­lon­gation de la sco­larité obli­ga­toire) ou d’une logique mana­gé­riale (le regrou­pement des res­sources), le com­por­tement attendu du docu­men­ta­liste s’inscrit dans une logique de service. Il est là pour réper­torier, classer, accueillir et mettre à disposition.

D’ailleurs, si l’on met à part le cas du premier CLDP du lycée Janson-​​de-​​Sailly, les pre­miers ser­vices avaient pour sigle SD. Ils étaient des ser­vices de docu­men­tation jusqu’en 1966 où ils deviennent SDI, ser­vices de docu­men­tation et d’information. A l’origine, le SD, ins­tallé dans une seule salle, n’accueille que les pro­fes­seurs qui y trouvent une docu­men­tation légère et un matériel som­maire de repro­graphie. A cette époque, la repro­graphie de textes était même apparue comme un moyen de montrer l’utilité du SD, de le faire connaître et d’inciter les pro­fes­seurs à le fré­quenter : c’est peut-​​être pour cette raison qu’on ren­contre encore aujourd’hui, ici ou là, des CDI ayant en charge la pho­to­co­pieuse des pro­fes­seurs ! Rapi­dement, les SD se sont ouverts aux élèves, aussi bien parce qu’ils ont cen­tralisé les biblio­thèques de classe au profit d’une biblio­thèque d’établissement que parce qu’on les a associés à la péda­gogie des méthodes actives.

Res­pon­sable d’un service, le docu­men­ta­liste est aussi souvent perçu comme au service de. Font partie des repré­sen­ta­tions rat­ta­chées à cette expression les notions d’obligation, de charge, de ser­vitude. On évoque alors le per­sonnel, la domes­ticité. Cette idée a pu être ren­forcée par le fait que les docu­men­ta­listes ont été, jusqu’à la création du CAPES de Docu­men­tation, recrutés parmi les maîtres auxi­liaires et les adjoints d’enseignement. De ces der­niers, le Grand Larousse Uni­versel nous dit qu’il s’agit de « fonc­tion­naires titu­laires de la licence chargés dans les lycées et col­lèges d’un service mixte d’enseignement et de sur­veillance. Créés par le décret du 2 décembre 1945, ils ont rem­placé les répé­ti­teurs et les professeurs-​​adjoints. » On sent rôder autour de nous les mânes des pions tristes que la lit­té­rature nous a fait connaître avec Alphonse Daudet (Le Petit Chose) et Jules Vallès (Le Bachelier). La nomi­nation de pro­fes­seurs en recon­version (maladie, pro­blèmes rela­tionnels avec les élèves) sur des postes de docu­men­ta­listes n’a pu que ren­forcer néga­ti­vement cette image. Dans ce registre des rap­ports ancil­laires, le docu­men­ta­liste n’occupe déci­dément pas la bonne place… puisque c’est la place de la bonne !

Heu­reu­sement, les choses ne vont pas rester en l’état car il y eut, dès le début, des volontés conver­gentes pour attribuer aux ser­vices de docu­men­tation une place cen­trale au sein du système éducatif, et pas seulement par le regrou­pement en un même lieu de toutes les res­sources de l’établissement. Ces volontés conver­gentes émanaient de pion­niers venus de trois horizons dif­fé­rents : de l’institution elle-​​même, des cher­cheurs en péda­gogie et enfin des pro­fes­sionnels du terrain.

Parmi les pion­niers ins­ti­tu­tionnels, il faut citer, outre Marcel Sire que j’ai déjà évoqué, deux Ins­pec­teurs généraux, auteurs de rap­ports qui ont permis des évolu­tions : Mes­sieurs Tallon (1974) et Quencez (1982). Avec les délais inhé­rents aux len­teurs admi­nis­tra­tives, à l’évolution des men­ta­lités et aux oppor­tu­nités poli­tiques, ces rap­ports débou­cheront sur les cir­cu­laires de 1977 (cir­cu­laire de fonc­tions) et de 1986 (cir­cu­laire de mis­sions). A mi-​​chemin entre les paru­tions de ces deux cir­cu­laires, le ministre de l’Education nationale Joseph Fon­tanet hérita, entre autres, du rapport de la com­mission Joxe qui avait été chargée d’analyser le malaise des ensei­gnants du second degré et de pro­poser des mesures pour favo­riser l’évolution de la relation pédagogique.

Dans sa confé­rence de presse du 24 janvier 1973, le ministre annonça, parmi d’autres mesures qu’il retenait de ce rapport, la mise en place pro­gressive, en cinq ans, de centres de docu­men­tation et d’information dans tous les établis­se­ments [4].

Signalons qu’Antoine Prost joua un rôle déter­minant pour pro­mouvoir les CDI au sein de la com­mission Joxe.. Cette décision est capitale à plus d’un titre, même s’il fallut attendre plus de vingt ans pour que soit tenue la pro­messe d’un CDI par établis­sement. Pre­miè­rement, on voit appa­raître l’appellation que nous connaissons encore aujourd’hui : le SDI devient CDI et cela entraîne des réper­cus­sions pour son implan­tation et son amé­na­gement : « Le fonc­tion­nement du centre docu­men­taire ne peut être que facilité par un regrou­pement aussi fonc­tionnel que pos­sible des divers éléments qui le com­posent (biblio­thèques, salles de lecture, salles de docu­men­tation). On peut estimer que l’intégration de ces divers éléments en un seul ensemble, diver­sifié et modulé selon les fonc­tions, est la meilleure solution [5].

Au moment où la réforme Fouchet fait sortir de terre des cen­taines de CES, les archi­tectes ima­ginent des CDI répondant à ces normes. En deuxième lieu, dans cet après-​​mai 68, il faut des leviers pour faire évoluer l’école. Pendant les années qui vont suivre, les CDI et les docu­men­ta­listes vont être consi­dérés comme un des leviers pos­sibles de l’innovation. On retrouvera cette option du ministre Fon­tanet notamment sous les minis­tères Savary (avec les chan­tiers de la réno­vation) et Jospin (allo­cution de Strasbourg).

Encore faut-​​il, dans cette pers­pective, que les docu­men­ta­listes pré­sentent un profil approprié à cette mission nou­velle. La question -récurrente-​​ de leur statut au sein de la com­mu­nauté des pro­fes­seurs est posée. En même temps que s’affirme leur rôle péda­go­gique, ils n’en voient pas la tra­duction en termes de car­rière. De ce fait, ils sont en porte à- faux par rapport aux pro­fes­seurs de dis­ci­plines, par rapport à leur chef d’établissement et parfois même par rapport à leurs élèves. Un malaise per­sistant pèse alors sur ce nouveau corps qui veut trouver dans la pro­motion de la péda­gogie docu­men­taire la voie de sa propre reconnaissance.

Pédagogie et documentation

Dans cette quête, ceux que j’appelle les pion­niers de la péda­gogie seront les adju­vants les plus effi­caces des docu­men­ta­listes. Au premier rang de ces pion­niers, il faut placer Jean Has­sen­forder dont on connaît les études déter­mi­nantes dans le domaine des biblio­thèques, de la lecture et de la docu­men­tation [6]. En 1977, il publie en col­la­bo­ration avec Gene­viève Lefort, un recueil d’expériences qui devait s’imposer comme la réfé­rence pour l’utilisation péda­go­gique de la docu­men­tation [7]. Les auteurs envi­sagent les centres docu­men­taires comme consti­tuant un envi­ron­nement favo­rable à l’étude, le cadre d’un milieu de vie propice au déve­lop­pement culturel.

Mais il y a plus. Certes, par leurs connais­sances des docu­ments, par les ser­vices qu’ils mettent en œuvre, les docu­men­ta­listes peuvent apporter un concours utile aux ensei­gnants. Leur rôle ne s’arrête pas là : ils exercent une influence éducative directe auprès des élèves tant par l’environnement docu­men­taire lui-​​même que par les conseils donnés.

Cinq ans plus tard, le livre d’Albert Moyen consacré au travail autonome confirma cette orien­tation en lui pro­posant des appli­ca­tions pra­tiques [8]. Dans sa partie cen­trale, le livre pré­sente l’activité docu­men­taire comme un des pivots du travail autonome, et les CDI comme sup­ports de cette activité doivent per­mettre l’accession à une plus grande pos­si­bilité d’autonomie. Albert Moyne met en évidence le triple rôle du docu­men­ta­liste : rôle admi­nis­tratif, rôle humain, rôle pédagogique.

A sa façon, la cir­cu­laire de mis­sions de 1986 qui situe l’activité des docu­men­ta­listes dans le cadre de la réno­vation péda­go­gique précise les conclu­sions de ces cher­cheurs en affirmant d’emblée que la mission du docu­men­ta­liste est « de nature essen­tiel­lement péda­go­gique » et qu’elle doit être conduite en étroite liaison avec les pro­fes­seurs de l’établissement. Nous ne nous attar­derons pas ici sur le contenu de cette cir­cu­laire qui est étudiée par ailleurs dans ce numéro.

Inter-​​CDI et la FADBEN

Dans la lente matu­ration de cette fonction, il faut sou­ligner le rôle des pion­niers de la pro­fession en lien avec les pion­niers de l’institution et les pion­niers de la péda­gogie dont je viens de parler. Ces pion­niers de la pro­fession sont des docu­men­ta­listes de terrain qui ont voulu briser l’isolement et se donner col­lec­ti­vement les moyens d’influer sur le cours des choses. Socio­lo­gi­quement, ils cor­res­pondent à la caté­gorie des « entre­pre­neurs de morale », au sens où Becker emploie cette expression. Ils ont pesé sur l’organisation de la pro­fession à la fois sur un plan sym­bo­lique et sur un plan pra­tique. C’est le cas notamment de la revue Inter CDI et de l’association pro­fes­sion­nelle FADBEN.

C’est en 1972 qu’un docu­men­ta­liste d’Etampes, Roger Cuchin, lance la revue Inter SDI, dont il assurera la rédaction en chef jusqu’en 1996 (avec le chan­gement de titre qui s’imposera). Ce pério­dique bimes­triel va très vite toucher l’ensemble des docu­men­ta­listes de France et constituer entre eux un trait d’union indis­pen­sable et irrem­pla­çable. En faisant le pari de leur donner la parole, et ils ont su la prendre. A côté des signa­tures des rédac­teurs habi­tuels, on peut y lire des articles envoyés à la rédaction par des docu­men­ta­listes pré­sentant leurs expé­riences de la base dans tous les domaines où s’exerce leur fonction : statut, péda­gogie docu­men­taire, lit­té­rature de jeu­nesse, audio­visuel, infor­ma­tique, voyages, action cultu­relle, tech­niques docu­men­taires, biblio­thé­co­nomie, 10%, PAE, etc…

Sur la longue durée, la lecture du « Courrier des lec­teurs » et de la « Tribune libre » montre bien comment, par la plume, les docu­men­ta­listes ont su exprimer toute leur impa­tience devant les len­teurs et les inco­hé­rences de l’Administration, souvent res­senties comme des injus­tices. Par­ti­cipant à la fois de l’exutoire et de la catharsis, ces deux rubriques ont, par leur pouvoir d’identification col­lective, contribué à la construction de l’identité pro­fes­sion­nelle de la fonction [9].

Mais cela n’aurait pas suffi si la FADBEN, sans lien orga­nique avec Inter-​​CDI mais dans une proximité très étroite de pré­oc­cu­pa­tions, n’avait pas réussi à fédérer les énergies pour la défense et l’illustration d’un métier nouveau. D’autres auteurs pré­cisent dans ce numéro le rôle éminent joué par cette asso­ciation créée en 1972, je n’y insiste donc pas davantage. Il convient d’ajouter, pour être complet, que les orga­ni­sa­tions syn­di­cales se sont mon­trées actives pour faire avancer les reven­di­ca­tions des docu­men­ta­listes, par exemple au moment des dis­cus­sions sur le projet de statut (malgré les approches dif­fé­rentes sur ce sujet entre le SNES et le SGEN).

Le point d’orgue de l’activité de la FADBEN à cette époque a été la venue à son premier Congrès, à Stras­bourg le 19 mai 1989, du ministre de l’Education nationale, Lionel Jospin. Il y prend la parole pour une allo­cution qui résonne aux oreilles des congres­sistes comme la recon­nais­sance ins­ti­tu­tion­nelle tant attendue et la jus­ti­fi­cation de leur enga­gement. Le ministre prend l’engagement de créer un CDI dans tous les établis­se­ments qui n’en sont pas encore pourvus. Il annonce la création d’un CAPES de sciences et tech­niques docu­men­taires qui établit l’égalité sta­tu­taire des docu­men­ta­listes et des autres ensei­gnants. Comme ces der­niers, les docu­men­ta­listes seront formés dans les IUFM nou­vel­lement créés. Enfin le ministre relie étroi­tement le rôle des docu­men­ta­listes aux grands prin­cipes de la Loi d’orientation et place les CDI au service de la dyna­mique de rénovation.

Et maintenant…

Presque vingt ans ont passé. Évidemment, l’histoire ne s’est pas arrêtée en 1989 ! Si la création du CAPES a constitué une avancée cer­taine on sait qu’elle n’a pas résolu tous les pro­blèmes. Comment croire à l’égalité sta­tu­taire quand pro­fesseur docu­men­ta­liste et pro­fesseur de dis­ci­pline ne sont tou­jours pas consi­dérés de la même façon pour le trai­tement, par exemple, des heures sup­plé­men­taires et de l’ISOE ? Comment parler de réno­vation péda­go­gique quand des chefs d’établissement uti­lisent encore le CDI comme une per­ma­nence ? Et que signifie cette impos­si­bilité, malgré deux élabo­ra­tions récentes suc­ces­sives, de publier une nou­velle cir­cu­laire de mission plus en phase avec les besoins de la période actuelle ? Ces ques­tions en cachent d’autres, qui sont bien plus importantes.

En effet, si l’on a suivi l’argumentation que j’ai pro­posée, on admettra que nous sommes en pré­sence d’un besoin nouveau dans la société d’aujourd’hui. Celui d’éduquer tous les jeunes, de leur entrée à l’école jusqu’à leur sortie du système sco­laire, à l’usage rai­sonné des tech­no­logies de l’information et de la com­mu­ni­cation. On admettra également que si les pro­fes­seurs docu­men­ta­listes sou­haitent apporter leur contri­bution à cette éducation, les condi­tions d’exercice de leur fonction doivent évoluer sen­si­blement. Si les besoins de la société sont suf­fi­samment pré­gnants et définis, alors il faut que s’opère à nouveau la synergie qui a permis à la fonction de docu­men­ta­liste de se déve­lopper jusqu’à la création du CAPES.

Comme nous avons essayé de le démontrer, cette synergie doit réunir trois caté­gories de par­te­naires, dont les intérêts ne sont pas coïn­ci­dents, pas néces­sai­rement au départ, mais qui sont appelés à faire naître les com­promis qui per­met­tront la meilleure prise en compte de la nou­velle exi­gence sociale. Ces trois caté­gories de par­te­naires cor­res­pondent à ceux que nous avons appelés pion­niers dans cet article en évoquant la genèse de la pro­fession. Le lecteur saura faire la trans­po­sition en com­prenant que c’est une partie à trois qui se joue. Les pion­niers ins­ti­tu­tionnels. Aujourd’hui, les ins­tances minis­té­rielles et l’Inspection générale. On peut consi­dérer que le rapport Dur­paire, en 2004, s’inscrivait dans cette lignée.

Les pion­niers de la péda­gogie. Aujourd’hui, tous ceux -cher­cheurs uni­ver­si­taires et acteurs du terrain-​​ qui s’attachent à donner un contenu à l’idée d’un cursus de for­mation à la maî­trise de l’information. On pense notamment aux réfé­ren­tiels FADBEN (1997, 1998, 2007), aux Assises natio­nales Edu­cation à l’information et à la docu­men­tation. Clés pour la réussite de la mater­nelle à l’université (2003), aux travaux conduits par l’équipe réunie autour de Pascal Duplessis dans l’académie de Nantes.

Les pion­niers de la pro­fession. Aujourd’hui, comme autrefois, il s’agit de l’organisation pro­fes­sion­nelle FADBEN et des orga­ni­sa­tions syn­di­cales qui, d’ailleurs, pro­cèdent à des rap­pro­che­ments sur des dos­siers spécifiques.

Les pas­se­relles existent déjà entre ces trois caté­gories. Parfois infor­melles, parfois dans des cadres orga­ni­sa­tionnels bien précis. Parfois dans la com­pré­hension mutuelle, parfois à la limite du blocage. Chacun ne part pas du même point et tous ne visent sans doute pas la même ligne d’arrivée. Mais il fau­drait bien que les chemins se croisent et qu’à travers les approches dif­fé­rentes et les rap­ports de force qui en découlent une ligne claire se dessine pour engager les pro­fes­seurs docu­men­ta­listes, dans le respect de leur héritage (péda­go­gique, éducatif et culturel), à leur juste place dans ce défi que nous devons tous relever pour la société de demain : l’éducation des jeunes à la maî­trise de l’information. Ce serait un beau cadeau pour les noces d’or des CDI.

Jean-​​Paul Braun

Docteur en sciences de l’éducation


Notes

[1] « Le rôle de la docu­men­tation dans l’enseignement du second degré », cir­cu­laire du 13 octobre 1952.

[2] Fondée en 1924, « L’heure joyeuse » s’inscrivait dans la lignée des biblio­thèques pour enfants d’inspiration anglo-​​​​saxonne : lecture sur place, prêt de livres et acti­vités d’animation. De nom­breux biblio­thé­caires et docu­men­ta­listes y ont suivi des stages de formation..

[3] Prost, Antoine. Eloge des péda­gogues.- Paris : Seuil, 1985. MEDIADOC FADBEN - 5 - Mars 2008

[4] Prost, Antoine. His­toire générale de l’Enseignement et de l’Education en France, tome IV.- Paris : Nou­velle Librairie de France, 1981 p.347

[5] "amé­na­gement des CDI", cir­cu­laire minis­té­rielle du 14 mars 1974.

[6] Voir : « Hommage à Jean Has­sen­forder », in Pers­pec­tives docu­men­taires en éducation n°42, 1997 (INRP Publications).

[7] Has­sen­forder, Jean, Lefort, Gene­viève. Une nou­velle manière d’enseigner : Péda­gogie et docu­men­tation.- Paris : Les cahiers de l’enfance, 1977.

[8] Moyne, Albert. Le travail autonome.- Paris : Fleurus, 1982.

[9] Voir : Viry Claude « La revue Inter-​​​​CDI, moteur de la construction de la pro­fession de pro­fesseur docu­men­ta­liste » in Pers­pec­tives docu­men­taires en éducation n° 58, 2003 (INRP).

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document intégral Mediadoc Mars 2008