Le document enseignant ou la didactique engrammée

RESUME
Vers une méta­donnée didac­tisée, engrammée au sein même de la res­source ou du document.Cela implique que le professeur-​​documentaliste pro­duise des docu­ments ou des dis­po­sitifs qui ne soient pas dans le para­digme de la simple mise en valeur de res­sources, mais qui soient tra­vaillés de manière plus com­plexe afin que la res­source ne soit pas sim­plement pres­crip­trice (...)

Le document enseignant ou la didactique engrammée

Le déve­lop­pement des res­sources numé­riques dis­po­nibles et l’accroissement des besoins de for­mation des élèves posent le pro­blème de la médiation du professeur-​​documentaliste qui bien souvent ne dispose que d’un temps d’enseignement fort res­treint rap­porté aux élèves. Ces pos­si­bi­lités de for­mation sont donc insuf­fi­santes d’autant qu’aucun cur­ri­culum info-​​documentaire même minimal n’a été mis en place de manière ins­ti­tu­tion­nelle. De plus, même si un tel dis­po­sitif se déve­loppait, il fau­drait abso­lument envi­sager des for­ma­tions variées qui pour­raient être inté­grées au sein même des res­sources. Ces der­nières années, des outils ont été déve­loppés valo­risant souvent les res­sources en ligne. C’est le cas notamment des por­tails net­vibes. Cependant ces dis­po­sitifs demeurent trop souvent dans une orien­tation qui pri­vi­légie l’accès et la simple réfé­rence. Ces outils ne sont pas didac­tisés et rien ne permet à l’élève de pouvoir vraiment effectuer son choix et de le faire pro­gresser dans son pro­cessus de recherche et d’analyse cri­tique. L’exemple à suivre pourrait être celui de la méta­donnée. Il ne s’agirait pas d’une méta­donnée de type Dublin core, mais plutôt d’une méta­donnée didac­tisée, engrammée au sein même de la res­source ou du document. Cela implique que le professeur-​​documentaliste pro­duise des docu­ments ou des dis­po­sitifs qui ne soient pas dans le para­digme de la simple mise en valeur de res­sources, mais qui soient tra­vaillés de manière plus com­plexe afin que la res­source ne soit pas sim­plement pres­crip­trice d’usage. L’objectif étant le déve­lop­pement de com­pé­tences et de savoirs qui pourront être mobi­lisés dans l’utilisation cri­tique de la res­source ou du document. La culture de l’information se construisant ainsi en action.


Article publié dans le Mediadoc 6 ; Avril décembre 2011 : Vous avez dit « enseigner » ? Volume 2 : Infor­mation Documentation

Olivier Le Deuff Professeur-​​documentaliste Docteur en sciences de l’information et de la communication

Explications théoriques et définitoires : métadonnées et grammatisation

La gram­ma­ti­sation est un concept forgé par Sylvain Auroux qui désigne un pro­cessus via une gram­maire qui consiste à décoder et recoder un signal pour pouvoir le repro­duire aisément. La gram­ma­ti­sation s’opère ainsi dans le langage et dans l’écriture. Chez le phi­lo­sophe Bernard Stiegler, cette gram­ma­ti­sation s’accompagne d’une dis­cré­ti­sation avancée au sein des dis­po­sitifs tech­niques qui contiennent et retiennent des formes d’écritures mais aussi de pou­voirs. Notre idée est de consi­dérer que du fait qu’il est souvent dif­ficile pour l’enseignant et notamment le professeur-​​documentaliste d’être en per­ma­nence en péda­gogie frontale avec les élèves, il convient de déve­lopper des moyens qui pro­longent son action en pré­sentiel voire qui s’y sub­sti­tuent. Le dis­po­sitif péda­go­gique gram­matisé permet à l’enseignant de continuer à agir direc­tement au sein de la res­source, en demeurent présent via la stra­tégie ou la scé­na­ri­sation du dis­po­sitif en ligne. L’enseignant est donc dis­crétisé dans le dis­po­sitif et son action peut s’y déve­lopper. Cette dis­cré­ti­sation est souvent l’apanage des stra­tégies publi­ci­taires qui usent de moyens divers et variés pour influencer les choix des consom­ma­teurs. Il s’agit donc pour nous de se saisir des ses moyens pour capter l’attention des élèves à des fins de for­mation et pour contre­carrer les dis­po­sitifs publi­ci­taires qui les uti­lisent surtout à des fins de mani­pu­lation et donc de défor­mation. Nous nous pro­posons donc de tra­vailler et de réfléchir à une didac­tique engrammée, c’est-à-dire rendue opé­ra­tion­nelle au sein du dis­po­sitif ou du document. La plupart du temps, cette didac­tique va s’opérer avec l’inclusion de méta­données, c’est-à-dire des éléments des­criptifs et expli­catifs mais aux­quels nous sou­haitons ici conférer une valeur didactique.

Un exemple simple : un portail netvibes « augmenté »

Nous sou­haitons montrer ici un exemple à partir d’un portail net­vibes. Nous uti­lisons ici le portail des actus que nous avions réalisé en 2008 et dont nous avons pour­suivi l’étendue des fonc­tion­na­lités. Le dis­po­sitif de l’univers net­vibes est bien connu des professeurs-​​documentalistes, qui l’utilisent notamment pour constituer des sélec­tions de res­sources thé­ma­tiques. Mais le dis­po­sitif peut être amé­lioré en ne demeurant pas uni­quement sur l’accès à l’information. En effet, il ne s’agit pas seulement de signaler la res­source mais de l’accompagner au moins d’éléments expli­catifs qui sont ici une forme de méta­données de type didac­tique. Les pre­mières méta­données de net­vibes sont notamment le titre de la page et le titre de l’onglet. Mais ce ne sont que des indi­ca­tions et nul­lement des méta­données qui pré­sentent un rôle péda­go­gique. Net­vibes propose cependant toute une série de « widgets » qui permet d’ajouter diverses appli­ca­tions et surtout des espaces de textes pour adjoindre aux res­sources des expli­ca­tions. Nous sommes alors dans des formes de micro-​​cours incor­porés à la ressource.

FIG 1 Dans l’exemple, ci-​​dessus, la webnote constitue une forme de micro-​​cours intégré à la ressource.

L’inclusion d’explications et d’éléments de cours est facile à réa­liser notamment en uti­lisant des widgets de type post-​​it qui per­mettent d’intégrer des indi­ca­tions et des conseils sur les res­sources pro­posées. Il est aussi pos­sible via des inté­gra­tions de code html de réa­liser des docu­ments un peu plus com­plexes voire plus inter­actifs. Nous avons d’ailleurs incorporé un petit per­sonnage via le site Voki qui permet de générer des avatars. Le petit extra­ter­restre de la page lit le début du cours ce qui permet de trans­former votre texte en audio.

FIG 2 Le cours sur la presse en ligne se trouve sous une forme tex­tuelle mais également audio avec le « pro­fesseur ET » qui lit le début du cours.

Il reste tou­tefois la question de l’évaluation du dis­po­sitif. Il est donc opportun de pro­poser des tests ou des quizz qui per­mettent de vérifier si ces indi­ca­tions ont été lues. Il est aussi pos­sible d’utiliser la res­source dans le cadre d’une séance en pré­sentiel dans un premier temps. Il n’en demeure pas moins que l’exemple du portail net­vibes « aug­menté » ne constitue qu’un exemple d’une faible com­plexité et dont la réa­li­sation n’est guère dif­ficile. A l’avenir, il conviendra d’aller plus loin dans la démarche.

Vers des dispositifs plus complexes ?

A l’avenir, il conviendra de for­ma­liser le document de manière à ce que ce dernier soit donc porteur d’éléments ensei­gnants et qui donnent à former. Des formes plus com­plexes seront donc également à ima­giner en s’appuyant sur divers types de méta­données et d’ontologies rela­tion­nelles. Il n’en demeure pas moins que cette pro­duction de méta­données et de dis­po­sitifs engrammés repose sur la nécessité pour l’élève qu’il soit en mesure de lire et de com­prendre a minima les éléments didac­tisés qui s’offrent à lui. Nous sommes donc confrontés à un combat de l’intelligence, qui est celui de la cap­tation de l’attention qui s’opère notamment sur les écrans. La prin­cipale dif­fi­culté vient donc de la pos­si­bilité de par­venir à sus­citer l’intérêt de l’élève et à main­tenir son attention suf­fi­samment long­temps pour qu’il com­mence à essayer de s’accaparer les éléments d’apprentissage qui lui sont offerts. Dans le cas que nous avons pré­senté avec le portail net­vibes, il demeure des risques de non lecture évidents. Nous pensons par consé­quent, qu’il est opportun pour les ensei­gnants et plus par­ti­cu­liè­rement les professeurs-​​documentalistes de se pencher sur les condi­tions de déve­lop­pement des nou­veaux lan­gages et formats du web du numé­rique afin de pouvoir exercer au sein de ces dis­po­sitifs un mandat péda­go­gique d’un nouveau type. Cela implique d’imaginer une nou­velle ingé­nierie didac­tique qui pourra mieux véhi­culer une gram­ma­ti­sation de la didac­tique de l’information. Dif­fé­rents lieux d’intervention peuvent être ima­ginés : soit direc­tement au niveau de la res­source ou du dis­po­sitif constitué tel le portail net­vibes mais aussi peut-​​être au sein du navi­gateur avec la réa­li­sation de plugins d’évaluation de l’information notamment. De ce fait, il s’agit de réa­liser une mise à dis­tance, un arrêt qui permet à l’élève d’opérer une skholé, c’est-à-dire la capacité à main­tenir son attention un laps de temps suf­fisant pour exercer son esprit à une pensée critique.

Références :

Le portail des actus. http://​www​.net​vibes​.com/​actus

Auroux, Sylvain. La révo­lution tech­no­lo­gique de la gram­ma­ti­sation. Mardaga, 1995

Le Deuff, Olivier. « La skholé face aux négli­gences : former les jeunes géné­ra­tions à l’attention », Com­mu­ni­cation & Lan­gages 163, mars 2010, p.47-61


Documents joints
Mediadoc-​​6-​​LeDeuff