Les nouveaux médias : sphère publique, sphère privée

Une question éminemment politique

RESUME
La problématique de la sphère privée et de la sphère publique.

Les nouveaux médias : sphère publique, sphère privée

Une question éminemment politique

Medias, nou­veaux medias sont à l’origine de la construction de la pensée elle-​​même, ils déter­minent notre relation au monde et aux autres.

Il y a là une dimension citoyenne et poli­tique à laquelle s’attache Olivier Dhilly en évoquant la pro­blé­ma­tique de la sphère privée et de la sphère publique. Quelle conscience en ont les jeunes dans leurs pra­tiques et quelles concep­tions de l’homme et de la cité en découlent ?


Olivier Dhilly  CLEMI

Article paru dans le Médiadoc N°2, Avril 2009.

Si les médias occupent une place essen­tielle dans la vie publique de l’espace poli­tique, ils nous confrontent également sans cesse à la question de la sépa­ration entre la sphère publique et la sphère privée. Le déve­lop­pement des nou­veaux médias semble rendre encore plus quo­ti­dienne cette question. Les blogs, les réseaux sociaux, la place de l’individu pro­ducteur de contenus, la tra­ça­bilité des com­por­te­ments, etc., sus­citent un engouement mais aussi sans cesse des mises en garde. C’est ainsi que l’éducation aux médias prend toute sa place, non pas uni­quement en ce qu’elle interroge la valeur de l’information, notre rapport à l’image ou le pouvoir des médias, mais aussi en ce qu’elle nous impose de facto de nous inter­roger sur les dis­tinc­tions qui sont au fon­dement du poli­tique et qui engagent notre citoyenneté. Qu’est-ce qui définit notre vie privée ? Qu’est-ce qui constitue l’espace public ? Comment penser leurs rap­ports ?… Autant de ques­tions inévi­tables pour qui veut apprendre à s’orienter dans le monde contem­porain et qui par­ti­cipent de la réflexion cri­tique néces­saire à toute éducation citoyenne.

Une question partout présente

Avec le déve­lop­pement des médias, semble revenir de manière constante une inter­ro­gation sur les rap­ports entre la sphère publique et la sphère privée. Cette question n’est pas nou­velle, elle par­court toute l’histoire de la pensée poli­tique, de la pensée grecque à nos jours, en passant par Kant ou Rousseau, pour ne citer que ces deux phi­lo­sophes. Le fait est qu’avec les nou­veaux médias, la question semble parfois brû­lante : elle ne renvoie pas uni­quement aux lec­teurs de la presse people ou, parfois, d’une presse plus sérieuse, elle ne renvoie pas non plus seulement à des stra­tégies de com­mu­ni­cation plus ou moins maî­trisée de la part des poli­tiques, elle renvoie également aux pra­tiques quo­ti­diennes que tout un chacun peut avoir en tant que nous sommes devenus des pro­duc­teurs de mes­sages média­tiques. Les muta­tions de ces der­nières années semblent donc nous confronter quo­ti­dien­nement à cette question qui interroge à la fois chacun en tant que citoyen mais aussi les usages et les com­por­te­ments de tous. C’est une évidence de dire que les outils à notre dis­po­sition ont consi­dé­ra­blement évolué ces dix der­nières années. Il suffit pour cela de passer deux minutes à regarder un télé­phone por­table pour constater que la télé­phonie est une fonction parmi d’autres à un point tel qu’une société essaye de relancer sur le marché des télé­phones qui ne feraient que télé­phone, visant ainsi les géné­ra­tions qui se trouvent dépassées par la rapidité des évolu­tions techniques.

Mais si nous sou­haitons nous attarder plus pré­ci­sément sur les jeunes géné­ra­tions qui sont immé­dia­tement concernées par l’école et la question de l’éducation, limitons-​​nous d’abord, dans le cadre de cet article, à des outils peut-​​être encore plus révo­lu­tion­naires et que le déve­lop­pement d’Internet rend pos­sibles. Je me permets d’utiliser à dessein le terme de révo­lution ici et j’essayerai, dans la suite de mes propos de le jus­tifier rapi­dement. Ces cinq der­nières années ont vu se déve­lopper de manière expo­nen­tielle les blogs, et ces der­niers temps les réseaux sociaux. Nous le savons, si les journaux intimes se pré­sen­taient avant tout, comme leur nom l’indique, comme n’ayant pour lecteur que l’auteur, les blogs sont rédigés pour être lus par d’autres. De même, le déve­lop­pement des réseaux sociaux conduit à des situa­tions parfois déli­cates : des pho­to­gra­phies de soirées visibles par un grand nombre, des infor­ma­tions per­son­nelles qui cir­culent… à un point tel que des recru­teurs consul­te­raient le net pour se ren­seigner sur les pos­tu­lants avant même les entre­tiens d’embauche. Il y a peu de temps, un jour­na­liste du Tigre [1] s’est ainsi appliqué à recons­truire la vie privée d’un individu avec de nom­breux détails sim­plement à partir des données qu’il trouvait sur le net. Des sites fonc­tionnant comme des meta-​​moteurs [2] per­mettent de trouver, en entrant le nom d’une per­sonne, tous les éléments (textes, photos, vidéos…) la concernant et qui auraient pu être publiés sur des sites divers. Il y a peu de temps, le réseau Facebook s’était octroyé un droit défi­nitif d’exploitation de toutes les données que chaque inscrit entrait sur son espace. Face à une fronde des usagers, une marche arrière a été très vite envi­sagée. Ces situa­tions sont connues de tous et ren­voient à la question tra­di­tion­nelle des rap­ports entre la vie publique et la vie privée. Elles peuvent être une occasion, dans une démarche éducative d’initier une inter­ro­gation avec les élèves sur cette question éminemment poli­tique. Je sou­hai­terais ainsi montrer, en pro­posant quelques points d’analyse, en quoi une éducation aux médias contribue, sur ce point précis, à une éducation à la citoyenneté et pré­ciser en quel sens on peut entendre ici cette der­nière expression. Pour cela, je vais rapi­dement m’attacher à montrer en quoi cette question, qui apparaît avant tout à travers la nécessité d’une pro­tection de la vie privée, engage en réalité une réflexion beaucoup plus générale sur les rap­ports entre public et privé. Il s’agira alors de saisir en quoi la question des rap­ports entre ces deux notions est au cœur d’enjeux poli­tiques précis. En d’autres termes, à côté d’une réponse juri­dique néces­saire, l’école, à travers une éducation aux médias, peut remplir ici sa mission d’éducation à la citoyenneté si elle permet une approche cri­tique face à des concepts dont la com­plexité ne peut se satis­faire d’une réponse « clef en main ».

Vie privée, vie publique

Nous le voyons à travers les exemples très rapi­dement évoqués, la question est ample et touche de nom­breux domaines et de nom­breuses pra­tiques. Mais il peut paraître plus simple de partir des pra­tiques des élèves qui peuvent, ici, devenir un moyen de ren­contrer la question sur d’autres plans. La pro­tection de la vie privée est devenue une reven­di­cation cen­trale de nos sociétés modernes et contem­po­raines. L’atteinte à la vie privée est consi­dérée comme une atteinte à la liberté et au bonheur des indi­vidus. Notre droit, plus par­ti­cu­liè­rement en France, fournit sur ces ques­tions un arsenal juri­dique per­mettant de remettre en cause toute expo­sition d’une per­sonne indé­pen­damment de sa volonté. Il s’inscrit dans le pro­lon­gement d’une tra­dition qui sépare ce qui relève du public, du monde commun, lieu du débat citoyen, de ce qui relève de la sphère propre et indi­vi­duelle. C’est en ce sens qu’il paraît immé­dia­tement essentiel, face à tout débor­dement, de rap­peler le droit et de montrer la trans­gression qu’il y a à dévoiler la vie privée d’un autre. La question devient un peu plus délicate lorsqu’il s’agit de dis­cuter face au dévoi­lement volon­taire de sa propre vie privée. En dehors de tout attentat à la pudeur, là encore condamné par la loi, le dis­cours géné­ra­lement tenu consiste à faire part du danger qu’il y aurait à trop se montrer alors que l’on perd la maî­trise de l’usage qui sera fait des éléments exposés. Avec un tel argument, la réponse renvoie alors à l’intérêt par­ti­culier de l’individu, certes essentiel, mais qui ne conduit pas néces­sai­rement et de manière immé­diate à un enjeu poli­tique et citoyen. L’occasion est alors sans doute offerte de donner, dans une pers­pective d’éducation, une dimension toute autre à ce pro­blème. En d’autres termes, pourquoi faut-​​il pro­téger la vie privée et surtout, ce qui est plus fon­da­mental ici, qu’est-ce qui définit cette sépa­ration entre la vie privée et la vie publique ?

La question semble d’abord tranchée aisément. La vie privée est ce qui est propre, intime, ce qui « ne regarde pas les autres », alors que la vie publique est ce qui doit « tomber sous le regard » des autres. La nais­sance, la mort, la sexualité, d’une manière générale, ce qui se passe géné­ra­lement dans le foyer est privé, lieu d’ailleurs que l’on oppose à la place publique, lieu du débat poli­tique. A ce niveau de réflexion, deux pre­mières remarques peuvent être faites. Tout d’abord, en ce sens, c’est avant tout l’espace public qui est synonyme de liberté. Il ne faut pas oublier que le terme « privé » signifie également « absence », « manque » : « être privé de quelque chose » c’est ne pas pouvoir en béné­ficier. Ainsi, celui qui n’aurait qu’une vie privée est celui à qui man­querait la vie publique. Comment, dans ces condi­tions, si l’espace public est le lieu de la liberté, peut-​​on consi­dérer que la pro­tection privée sau­ve­garde la liberté ? Définir immé­dia­tement le privé comme ce qui ne regarde pas les autres et qui est propre, semble immé­dia­tement pro­blé­ma­tique. Comment fixer pré­ci­sément la limite ? En effet, le déve­lop­pement des tech­no­logies, aussi bien des bio­tech­no­logies que des tech­no­logies de l’information et de la com­mu­ni­cation, semble bouger les lignes, ou tout au moins faire appa­raître dans la sphère publique des ques­tions qui jusqu’alors ne rele­vaient que de la sphère privée. Pour ne prendre que deux exemples, le débat sur l’euthanasie pose la question de la place que peut occuper la puis­sance publique dans la question de la mort, de même, les débats sur le contrôle des nais­sances et l’avortement ont conduit à se demander si la question du fœtus relevait d’une affaire publique ou d’une affaire privée [3]

L’espace public, lieu de la liberté

La com­plexité de la question tient au fait que les enjeux sont fon­da­mentaux quant à la place du poli­tique. Dans des ana­lyses qui ont fait date, la phi­lo­sophe Hannah Arendt [4] s’est attachée à rendre compte de ces trans­for­ma­tions que nous venons d’évoquer dans notre pre­mière remarque. La dis­tinction public/​privé trouve son origine dans la déter­mi­nation du champ poli­tique comme lieu commun à l’intérieur duquel l’homme se déve­loppe en tant qu’homme dans un échange avec les autres sur des valeurs qui norment les com­por­te­ments au sein de la cité. C’est ainsi à partir de la défi­nition de l’homme comme animal poli­tique, défi­nition que l’on trouve chez Aristote, que le champ du public est défini. L’espace public, par exemple, l’agora de la cité, est ce lieu dans lequel l’homme accomplit ses fonc­tions les plus hautes alors que l’espace privé, le foyer, est celui dans lequel il satisfait essen­tiel­lement ses besoins. Si l’espace privé est celui de l’éphémère, l’espace public est celui dans lequel l’homme s’inscrit dans une durée qui le dépasse, par­ti­cipant à la construction de la cité et à ses déve­lop­pe­ments par delà son exis­tence finie. L’espace public est ainsi la grandeur du poli­tique et son exis­tence fait que l’homme n’est ni un simple animal ni un barbare [5] . Arendt montre alors comment, de cette dis­tinction clai­rement énoncée et pré­sente dans la tra­dition grecque, nous en sommes venus à une confusion des genres, à une perte de l’espace public.

Big brother is watching you

Le spectre qui hante Arendt et d’ailleurs aussi notre culture contem­po­raine, est celui du tota­li­ta­risme. Remar­quons sim­plement que face au déve­lop­pement d’entreprises comme Google ou encore à la décision de Facebook évoquée plus haut de conserver les données privées des inter­nautes ins­crits, de nom­breux dis­cours faisant réfé­rence au Big brother de 1984 émergent sans cesse. La trans­pa­rence de la vie privée de chacun à travers la maî­trise glo­ba­lisée des données per­son­nelles et le traçage des com­por­te­ments sur le Net font immé­dia­tement penser à cette dépos­session que tout individu subirait, dépos­session qui met­trait en danger l’humanité elle-​​même. Si Arendt poursuit une telle analyse sur la perte du monde commun, de l’espace public et donc du poli­tique, c’est parce qu’elle cherche à rendre compte de cet événement nouveau apparu au XXème siècle à travers les régimes tota­li­taires. Or, ce qui carac­térise, entre autre, ces régimes est la dis­pa­rition de la dis­tinction entre l’espace public et l’espace privé et donc la perte du monde commun. Il suffit, par exemple, pour le saisir, de constater cet effort pour­suivi par les régimes tota­li­taires pour embri­gader les enfants dès le plus jeune âge, les privant ainsi de la sphère fami­liale (sphère privée) et sup­primant de facto toute sphère publique qui n’existe que par oppo­sition à la première.

Des enjeux citoyens

Il ne s’agit pas de revenir dans le cadre de cet article sur les éléments précis qui nour­rissent l’analyse d’Arendt [6] per­mettant de com­prendre cette dis­pa­rition du public, mais de sou­ligner cette actualité de sa pensée dans les réac­tions que nous pouvons avoir face aux com­por­te­ments que nous voyons se déve­lopper avec les nou­veaux médias. Ces mises en garde que nous entendons s’inscrivent bien, à de nom­breux niveaux, au cœur des ana­lyses cher­chant à com­prendre la spé­ci­ficité de cet événement qui a trau­matisé notre conscience contem­po­raine. C’est ici, pour retrouver notre question ini­tiale, que nous pouvons voir les pre­miers éléments qui peuvent nourrir un travail éducatif et réflexif à partir des nou­veaux médias. Si cer­taines pra­tiques peuvent paraître ano­dines à de nom­breux jeunes usagers, il peut paraître essentiel de rap­peler les enjeux qui les sous-​​tendent. C’est ici qu’il peut alors devenir pos­sible, tou­jours à partir de ces pra­tiques, d’interroger aussi plus glo­ba­lement les médias d’information et la manière dont ils abordent cette question des rap­ports entre la vie publique et la vie privée. L’actualité et son analyse, devient alors un terrain riche d’exemples. Mieux encore, nous pouvons saisir en quoi son étude retrouve, au regard de ce que nous avons rapi­dement pré­senté, des enjeux citoyens et politiques.

Mais quand bien même nous aurions com­mencé à sou­ligner les enjeux de la question, nous n’avons pas pour autant réglé de manière défi­nitive ce qui préside à la dis­tinction entre ces deux sphères. C’est ici que nous rejoi­gnons notre deuxième remarque qui enga­geait une inter­ro­gation sur les rap­ports entre le déve­lop­pement des tech­niques et des tech­no­logies et la question de la fron­tière entre le public et le privé. Je sou­hai­terais, désormais pro­poser des pistes rapides de réflexion qui per­met­tront, peut-​​être, de montrer encore mieux les enjeux de cette sépa­ration dans des débats d’actualité qui sont au cœur d’une éducation citoyenne et qui par­ti­cipent essen­tiel­lement d’une éducation aux médias.

Le public et le privé en mouvement ?

Nous remar­quions donc que sem­blait se poser la question des rap­ports entre public et privé au regard du déve­lop­pement des tech­no­logies. Or, nous pouvons sou­ligner que l’idée d’un espace public pur comme lieu de débat, comme sphère du poli­tique, opposé à la sphère privée repose, entre autre, sur une cer­taine conception de l’espace et du lieu. La place publique de la démo­cratie athé­nienne est struc­turée au sein de la cité, elle-​​même séparant le lieu de l’humanité (l’intérieur des fron­tières de la cité) du no man’s land de la bar­barie (l’extérieur de la cité). Ainsi, lorsqu’elle s’attache à rendre compte de la dis­pa­rition du poli­tique, Arendt s’attarde sur trois événe­ments : la Réforme, la nais­sance de la phy­sique moderne et la décou­verte du nouveau monde. Ces deux der­niers éléments ren­voient bien ainsi à une trans­for­mation de notre rapport au lieu et à l’espace et par­ti­cipent, selon ces ana­lyses, à la perte d’un monde commun. Ils consti­tuent une révo­lution pour revenir sur le terme rapi­dement évoqué au début de cet article.

Or, il serait dif­ficile de nier que le déve­lop­pement des tech­no­logies trans­forme bien notre rapport aussi bien au temps qu’à l’espace et au lieu, et recèle alors également une dimension révo­lu­tion­naire. Si l’on ne veut pas tomber dans un dis­cours de la nos­talgie en regrettant sans cesse une cer­taine conception du poli­tique qui aurait disparu et en voyant dans le progrès des tech­niques la perte de l’humanité, dif­ficile alors de ne pas se demander si ces déve­lop­pe­ments ne nous contraignent pas à inter­roger à nou­veaux frais les rap­ports entre public et privé. Il ne s’agit pas pour autant de remettre en cause cette dis­tinction. Nous avons essayé de le sou­ligner rapi­dement, sa dis­pa­rition est immé­dia­tement liber­ticide. Mais nous pouvons nous inter­roger pour savoir si la sépa­ration entre ces deux sphères doit être pensée de manière défi­nitive et anhis­to­rique [7] .

Comprendre les enjeux du débat

Or, cette question est bien au cœur de la réflexion poli­tique contem­po­raine et de la question citoyenne. Parmi ces pistes rapides que nous évoquons, nous ne pouvons ignorer que cette question de la dis­tinction entre le public et le privé conduit, par exemple, la pensée de la laïcité. Notre tra­dition fran­çaise répu­bli­caine repose bien ainsi sur la sépa­ration entre la chose publique et la chose privée. Elle s’inscrit dans la tra­dition d’une pensée pure de l’espace public qu’il s’agit radi­ca­lement de séparer de toute reven­di­cation com­mu­nau­ta­riste ou iden­ti­taire. C’est en ce sens que la laïcité est bien définie comme un principe de notre Répu­blique. Les débats récents que nous voyons appa­raître au sein de la société sur la « laïcité positive » ou la « dis­cri­mi­nation positive » et qui sont au cœur d’une réflexion citoyenne, engagent une réflexion sur la dis­tinction entre le public et le privé et la conception que nous pouvons avoir de leurs rap­ports [8] . L’objet n’est pas ici de prendre partie ni de trancher en pré­tendant remettre aussi légè­rement en cause des prin­cipes fon­da­mentaux. Si les évolu­tions tech­niques, et en par­ti­culier pour ce qui nous concerne ici celles des pra­tiques média­tiques des jeunes usagers ou des médias, nous contraignent à penser, c’est dans le sens d’un travail réflexif qui définit ce que nous qua­li­fions géné­ra­lement comme étant une des fina­lités essen­tielles de l’école à savoir la for­mation de l’esprit critique.

Éducation aux médias : des enjeux politiques

Nous avons essayé, de manière sans doute beaucoup trop rapide, de pro­poser des pistes de réflexion à partir de situa­tions aux­quelles nous ne cessons d’être confrontés. Le cadre de cet article ne permet pas la dis­cussion ni une construction plus élaborée des pro­blèmes ren­contrés [9] . Tou­tefois, il s’agissait d’indiquer que les enjeux des pra­tiques, aussi bien des jeunes que des médias d’information au sein de la cité, ne sont pas minces. La question n’est pas sim­plement celle d’une curiosité plus ou moins mal­saine ou d’intérêts par­ti­cu­liers qu’il s’agirait de pré­server en pré­vision d’un entretien d’embauche ! Face à tout débor­dement, il faut rap­peler le droit. Ceci constitue une étape néces­saire [10] . Mais tout travail d’éducation suppose aussi la nécessité d’une réflexion. C’est ainsi une double orien­tation que nous retrouvons et qui se trouve au cœur de toute éducation aux médias : un travail sur les pra­tiques média­tiques des jeunes mais aussi un travail sur les médias eux-​​mêmes et chacun trouvera à tout moment dans l’actualité des éléments sus­citant cette réflexion. L’éducation aux médias comme éducation cri­tique est donc radi­ca­lement une éducation citoyenne que l’urgence des évolu­tions nous oblige à placer au cœur de l’école.


Notes

[1] En janvier 2009, le magazine le Tigre a réalisé le por­trait d’un inconnu sur Internet, Marc L* : http://​www​.le​-tigre​.net/​M​a​r​c​-​L​.html

[2] Spock par exemple, est un moteur per­mettant de telles recherches ou encore http://​www​.cvgadget​.com . On voit d’ailleurs appa­raître désormais aux Etats-​​​​Unis des sociétés pro­posant comme service d’effacer sur le net, à la demande des indi­vidus, les traces qui pour­raient rester…

[3] Barbara Duden, L’invention du foetus, ed. Des­cartes et Cie, 1995.

[4] La Condition de l’homme moderne, H. Arendt, Calmann-​​​​Lévy, Payot.

[5] Aristote dans La Poli­tique montre ainsi que tout individu qui vit en dehors de la cité est soit un barbare soit un dieu. Un barbare parce qu’il ne se déve­loppe pas en tant qu’homme, ou un dieu parce qu’il n’a pas besoin des autres hommes pour se déve­lopper et pour exister.

[6] Pour donner rapi­dement des éléments de réponse à la question posée plus haut, pré­cisons sim­plement qu’Arendt situe la dis­pa­rition de la dis­tinction à travers la nais­sance d’une nou­velle caté­gorie : le social. C’est alors contre la société que va se déve­lopper un dis­cours de pro­tection du privé et de l’intime qui nous conduira à voir dans la pro­tection de la vie privée, une sau­ve­garde de notre liberté. Cette liberté n’est plus alors à pro­prement parler la liberté poli­tique du citoyen débattant au cœur de l’espace public, mais celle de l’individu se pro­té­geant de la contrainte et des pres­sions sociales. Le déve­lop­pement du social conduit alors à un brouillage des dis­tinc­tions entre le public et le privé jusqu’à la dis­pa­rition de ces deux sphères. L’Etat tota­li­taire n’est pas un Etat dans lequel le privé dis­paraît au profit du public, mais cet Etat dans lequel il n’y a plus ni privé ni public.

[7] Ces points sont déve­loppés dans un article plus complet en ligne sur le site du clemi : http://​www​.clemi​.org/​f​r​/​r​e​s​s​o​u​rces/…l’objet du présent article n’étant pas de construire pré­ci­sément une réflexion sur les rap­ports public/​​privé, mais de montrer comment cette réflexion est néces­saire et surtout comment l’éducation aux médias engage une réflexion citoyenne et politique.

[8] Le modèle d’intégration répu­bli­caine repose ainsi sur le principe d’un espace public pur étranger à toute déter­mi­nation ou reven­di­cation iden­ti­taire reléguée dans la sphère privée. Il s’agit alors radi­ca­lement de dis­tinguer le citoyen de l’individu. D’aucuns sou­lignent les limites de ce modèle dans son rôle d’intégration. A l’opposé, le modèle com­mu­nau­tarien insiste sur la néces­saire recon­nais­sance des iden­tités consti­tu­tives de la per­sonne. Il s’agit alors de refuser l’idée d’un espace public pur et de reven­diquer la néces­saire pré­sence, dans la sphère publique, des iden­tités. Le risque est alors celui d’une bal­ka­ni­sation de la société et donc de la dis­so­lution de l’unité. C’est donc bien, une fois encore la question des rap­ports entre le public et le privé qui sont en jeu.

[9] Les ana­lyses d’Habermas à la suite de Kant sur la nais­sance de l’espace public comme contem­porain du déve­lop­pement de la presse ou encore les débats contem­po­rains sur les iden­tités ou le com­mu­nau­ta­risme seraient essen­tiels pour appro­fondir la question.

[10] Il ne s’agit en rien ici d’exclure la dimension juri­dique même si elle n’occupe pas de place dans nos propos parce que tel n’était pas l’objet ici. Cette dimension fait évidemment partie d’un travail d’éducation aux médias.